La complainte EDF...
Par Balou le mercredi 24 février 2010, 03:58 - Lien permanent
La semaine dernière, la centrale thermique de Jarry déconnait à bloc. Quasiment tous les soirs on se tapait une coupure de courant qui dure entre quinze minutes et deux heures. D’après ce qu’on m’a dit, ça fait des années que les syndicats dénoncent un matériel défectueux qui risque de tomber en rade à tout moment, et des années que tout le monde s’en fout. En l’occurence, il paraît qu’une des turbines est actuellement en panne. Du coup, pour assurer la charge, EDF déconnecte alternativement une partie du réseau pendant quelques heures, puis une suivante et ainsi de suite. Evidemment, il n’a jamais été question de limiter la consommation. Notre mode de vie n’est pas négociable. Le niveau de consommation électrique par habitant est une données de l’équation à laquelle il est impensable de toucher. Pourtant, quand on voit le nombre de lampes allumés inutilement dans chaque maison (tiens, rien qu’en ce moment, j’en ai trois pour moi tout seul d’ailleurs... ), sans parler des appareils électroménagers en veille permanente, on ne peut pas s’empêcher de penser qu’on a sans doute une bonne marge en terme de sobriété.

Mais plutôt que d’oser, hérésie!, se donner des limites, on préfère au contraire construire une nouvelle centrale, en Grande Terre, dont la consommation prévue en eau (pour faire tourner les turbines à coup de vapeur) risque de sérieusement gréver les besoins des agriculteurs sur ces terres arides... ça tourne en boucle tout ça.
Donc comme je disais, la semaine dernière la zone Versailles-La Grippière où je squatte s’est retrouvé plusieurs fois dans le noir. Même les petits blocs HLM derrière chez moi, construits en pleine campagne dans les années 90, disparaissaient enfin du paysage et pour se fondre dans l’obscurité général, à mon grand bonheur.
Quand j’habitais à Pointe-à-Pitre dans les années quatre-vingt c’était déjà un évènement plutôt commun, la coupure de courant. Mais en arrivant en France, j’ai fini par oublier ce petit inconvénient typique des tropiques. En fait, pendant les vingt années que j’ai passé en métropole, j’ai pas dut vivre plus de deux coupures générales, et encore, ça n’a duré à chaque fois qu’une demi-heure à tout casser... Et oui, quelle chance d’habiter un pays où l’excellence des ingénieurs formés aux meilleurs écoles du monde permet d’assurer un service aussi essentiel de façon continue, avec à peine 60 minutes d’interruption en vingt ans de service ! Je ne me lasse pas d’admirer la grandeur de notre belle nation ! Donc me retrouver aujourd’hui au bout du monde, dans un trou-du-cul où la coupure est la norme, ça fait tout bizarre. Y’a comme un arrière-gout de tiers-monde surané pour le citadin civilisé et habitué au confort que je suis...
Comme pour la pluie, dont on entend le chuintement sur les arbres au loin avant même de sentir la première goutte d’eau, lorsqu’arrive la coupure on voit aussi, depuis notre colline, s’éteindre les quartiers un à un, juste avant de se retrouver dans le noir à notre tour. En général à ce moment là, tout le monde gémit : “Et merde, ils font chier”, “Et voilà, c’est parti pour une heure”, “Juste quand le Grand Journal allait commencé”, “T’as pas vu les allumettes”, “Je crois que y’a Papy qu’est au toilettes...”. On se met à chercher les lampes torches, dont les piles sont forcément à plat, on manque de se brûler l’avant-bras pour la énième fois en essayant d’allumer les lampes à gaz, et on finit souvent par tâtonner dix minutes pour mettre la main sur ces putains d’allumettes... Bizarrement, bien qu’on soit habitué au scénario, on n’est jamais vraiment au point sur ce type d’exercice...
Parfois aussi, quand il ne fait pas encore vraiment nuit, mais qu’il ne fait plus tellement jour non plus, on ne prend même pas la peine d’allumer quoi que ce soit. On reste assis, dans la pénombre et on se met à discuter sans se voir, et la discussion commence invariablement par une longue complainte à EDF puis enchaîne au hasard vers divers sujet, souvent en rapport avec l’inefficacité des services publics locaux... Ma mère se mettra à imiter le loup pour essayer sans trop y croire de nous faire peur; Guy, le cousin de la maison, fera une blague qui tombe à plat; Jean-Claude mon oncle qui habite à côté, passera faire un tour pour voir si tout va bien... Et on se mettra tous à discuter un long moment jusqu’au “Aaaaah! Enfin! ” qui nous délivrera de ce calvaire.
La télé se rallumera et tout ce beau monde reprendra sa place : sur le canapé !
Tout ça pour dire que, bien qu’officiellement classé comme “incident technique indépendant de notre volonté”, cette coupure de courant sera sans doute le meilleur moment de la journée du foyer. Privé de tout repère visuel, et mis dans l’incapacité d’agir sur le monde qui nous entoure, on s’en remet à nos fonctions primitives : l’échange oral. D’autant que la peur du vide nous pousse à remplir les blancs.
En pleine lumière, il est très (trop) facile de se retrancher derrière un magazine, la télé, ou n’importe quelle activité d’ailleurs.
Dans le noir en revanche, il n’y a que la parole qui emplit les vides : on se sent presque obligé de parler, mu par une sorte de peur primitive du noir... qui représente aussi peut-être le vide abyssale de notre propre vie... Hmm, je m’emporte un peu là... mais y a sans doute du vrai dans tout ça...
D’ailleurs, je ne serais pas étonné que nos ancêtres homo-erectus aient fait de gros progrès linguistique de nuit... Si on réfléchit, avant qu’ils trouvent le feu, ils devaient se faire profondément chier une fois la nuit tombé sur la horde. Et puis ils devaient avoir une peur bleu de tous les bruits alentours, redoutant le tigre à dent de sabre ou le scolopendre géant (argghh! non pas ça, je vais cauchemarder ce soir). Du coup, c’est évident que pour se rassurer, ils se sont mis à discuter, de tout et de rien, et ce faisant, ils ont certainement fait d’énorme progrès en vocabulaire comme en grammaire... C’est sûr.
Mais je ne terminerais pas cette chronique sans évoquer le facteur majeur qui fait de la coupure d’électricité non pas un “incident” mais plutôt un “répis” : c’est que pour une fois, la télé reste éteinte, et personne ne peut rien y redire. Et ça, c’est le vrai luxe!
Commentaires
Alors, tu vois, j'ai pensé à toi, hier, en regardant un documentaire sur l'expérience de Milgram revue de nos jours par rapport à la télé (vaste blague).
Seul intérêt, y avait quelqu'un qu'on connait.
Des bises.
ah mon Balou ! Belle lecture.
Tu vois comme ici y'a pas de coupure de courant, c'est les gens qui s'éteignent.
bisous