Du coup jeudi dernier, il a neigé des cendres. C’est vraiment très bizarre les cendres. On n’est pas habitué à voir ça tomber du ciel. C’est un tout nouveau rapport à la nature, plus brutal, plus palpable. Impossible de rester dehors, on rentre, on ferme les fenêtres et on attend que ça passe, mais aucune météo ne saura nous dire quand. C’est l’inconnu, on se sent carrément impuissant, et c’est plutôt agréable au final d’être forcé à retrouver cette humilité face à la nature.  
Et puis ça crée un vrai lien, un ancrage local, comme les cyclones : on se demande si toute l’île est touchée, on s’interroge sur ceux qui habitent plus près, comment ça se passe pour eux... C’est un fléau (tout relatif) qu’on vit tous ensemble au même moment et qui nous rassemble.

Pendant toute la nuit ça duré.

Et le lendemain, le monde était tout gris. Post-apocalyptique. D’ailleurs, ma voisine Huguette, que je suis allé voir pendant qu’elle balayait sans fin sa terrasse, elle a bien compris d’où ça venait tout ça : “Entre la pollution, le réchauffement climatique, et maintenant les éruptions volcaniques, y’a plus rien qui va !”. Amalgame on ne peut plus représentatif de notre époque de bordel médiatique. Pourtant l’éruption volcanique c’est sans doute la dernière catastrophe moderne a être véritablement naturelle...

A la radio, ils ont annoncé à tout va que le pluie de résidus durerait encore probablement 36 heures. ça n’a pas empêché la moitié des Guadeloupéens de nettoyer inlassablement leur terrasse, leur voiture, leur toiture, à grand coup de jet d’eau et de karcher. ça parait pas comme ça mais la cendre, ça rentre partout et ça colle. J’ai moi-même succombé au balayage de ma terrasse le matin... pour retrouver une couche identique le soir même.
On raconte que certaines personnes passaient la journée à nettoyer sans cesse, le tuyau d’eau à la main, ouvert en continu. Sachant qu’il n’avait pas plus depuis trois semaines et que l’eau commençait déjà à manquer sur l’île. Mais c’est pas ça qui empêchera un Guadeloupéen de nettoyer sa voiture. Imagine la honte de se pointer au boulot la voiture toute sale... Impensable! J’en ai parlé à Huguette, pas ma voisine, celle qui s’occupe de la maison de mon grand-père. Elle m’a soutenu, à force d’expressions créoles très imagées, qu’elle n’en avait rien à foutre, qu’elle était pas écologiste, et qu’on ne l’accuserait pas de mal entretenir sa terrasse (et la notre à fortiori). Fin de la conversation.

Pendant plusieurs jours, et encore aujourd’hui, la cendre est restée incrustée un peu partout. Il paraît que les récoltes de melon ont “brulé”, que les bananes se sont tâchés de noir, les rendant invendables sur le marché européen trop attaché au jaune fluo habituel. Du coup, les exploitants ont bien récolté les régimes, mais pour les laisser pourrir au pied des bananiers. Tout ça pour une histoire de couleur. La chlordécone ça dérangeait personne, mais une seule tâche noir sur la belle peau luisante en étallage c’est pas admissible. On marche sur la tête!

Aujourd’hui, on parle déjà de “la cendre” pour se réfèrer à cette période, un évènement parmi d’autres ponctuant la vie (pas si) paisible du pays. Mais, j’avoue que pour moi c’est tellement plus agréable de voir le temps ponctué par des évènements naturels plutôt que par le maronnier commercial habituel... Hasard du calendrier local, le mercredi suivant c’était le “mercredi des cendres”, jour du carnaval noir et blanc...