On y trouve une brochette de restos design, de bars trendy et de pièges à touristes, alignés en face du port de plaisance. Et surtout, c’est là que s’érige une sorte de grosse cabane en bois sur pilotit , avec vue imprenable sur le parking : le Zoorock Café. Le dancing officiels des blancs de l’île. Ce n’est pas un à-priori, c’est un fait. Mais il faudrait plusieurs paragraphes pour le décrire et surtout expliquer, sans m’embourber dans des considération racistes, les raisons de ce microcosme. Donc je garde ça pour plus tard.

D’autant que c’est pas du tout là qu’on s’est rendu avec ma cousine et sa copine : c’est dans une créperie au bout du port sans doute déssinée par Starck en personne, mais c’était le seul endroit où on pouvait dîner pour moins de 20euros (ti-punch et musique assourdissante compris). Je vous épargnerais le contenu détaillé de notre conversation, qui a couvert, en vrac: les alliages bétons, les tracasseries de couples, la psychothérapie insulaire, les stagiaires envahissants, le prix des bières selon les lattitudes, les petits n’enfants haïtiens, l’endoscopie infantile... Bref, le plus frappant reste sans doute l’impression que j’ai ressentie chez cette amie, une métropolitaine pourtant mariée à un antillais (on dit aussi “noir”), que depuis les “40 jours” (c’est comme ça qu’on se réfère à la grève générale de début 2009 ici...) , les manifestations de racisme envers les blancs ce sont accentuées. En fait, ce soir là, notre amie venait de recevoir une lettre d’insulte, la traîtant de “Salope blanche”. L’anonyme auteur de cette lettre avait pris soin d’écrire de la main opposée... Malin! Cependant, ne trouvant sans doute pas d’autres supports sous la main, le scélérat avait simplement utilisé le papier et les enveloppes bien reconnaissables... du lieu de travail de mon amie... Sachant qu’ils sont cinq en tout, que deux était en congés au moment des faits, et que les deux autres sont au dessus de tout soupçons... 

Le lendemain matin, je prend mon courage à deux mains et je quitte la maison. Le temps de me souvenir de la fonction des trois pédales, et hop, me voilà dans la 206 de ma mère en route pour Pointe-à-Pitre où à lieu, à 10h du mat’, faut pas déconner merde, la réunion des AMG de “Là-bas si j’y suis”. C’est ma cousine qui m’avait judicieusement rappelé cette réunion mensuelle de dangereux gauchistes. Pour ceux qui connaissent pas AMG ça veut dire “Auditeurs Modestes et Géniaux” et c’est une terminologie chère à Daniel Mermet, l’animateur de l’émission culte de France Inter.  J’arrive à dix heures et quart, je fais le tour de la Place de la Victoire deux fois, le temps de trouver une place en épi qui m’éviteras de me ridiculiser à passer dix minutes à foirer mon créneau.  La veille, en discutant avec ma cousine, on se demandait vraiment quel type de têtes pouvaient bien participer à ces réunions débats. Car ici, tout est histoire de “race”. Quelle que soit l’activité, le lieu, ou une simple anecdote, on te demande toujours si il s’agit d’un antillais, d’un métro, d’un bécké, d’un indien, d’un métis, d’un libanais, d’un syrien ou d’un juif... La race, c’est super important. Non pour critiquer ou faire des jugements racistes, mais pour replacer les chose dans leur contexte. Si c’est un blanc qui a fait ceci ou cela, ce sera différent que s’il s’agit d’un noir. On peut comprendre qu’un métro soit en tongs (moi par exemple), mais si c’est un antillais, c’est que c’est un pauvre, ou un “boloco” (une plouc). Mais en écrivant ça, je me demande si c'est pas juste pour moi que la race est importante... Ferais-je de la projection sur mes compatriotes ? Sujet à creuser...
Donc j’arrive au restaurant La Marie-Galante, et là je tombe sur trois blancs et une métisse discutant sur la terrasse qui donne sur la place. C’est donc bien ce qu’on avait imaginé :  une bande d’intellos métropolitains éxilés qui s’emmerdent sous les tropiques... Je leur demande si c’est bien ici le café-truc...
“Oui, oui, c’est bien là. ”
“ça a déjà commencé?”
“Ben maintenant qu’on est cinq on va pouvoir s’y mettre.”

Et merde, le traquenard : moi qui m’attendais à un groupe super organisé et plein d’idées, je tombe, encore une fois, sur une bande de marlou qui veulent changer le monde en discutant à cinq dans une resto climatisé ! Comme si j’avais pas assez d’emmerdes comme ça avec les décroissants, pour en plus me taper des AMG, en Guadeloupe de surcroit !!
Mais je finis par en apprendre un peu plus sur l’historique du groupe. Après des débuts difficiles, un évènement a largement contribué à leur notoriété : la grève du LKP, dite “générale” (au grand damn de ma cousine qui m’assure qu’au moins elle ne faisait pas grève...). Une période bénie où plein de gens se sont mis soudain à réfléchir, et à vouloir partager le précieux fruit de leurs sages réflexions avec autrui. Rien de tel qu’un blocage de syndicaliste pour que les gens ouvrent leur gueule. Au plus fort de leur audience, ils ont accueilli jusqu’à 300 personnes le jour où Mermet en personne s’est pointé pour dire bonjour et célébrer la révolution populaire tropicale, un exemple pour toute la nation. Tout le monde était pas forcément d’accord, mais bon, c’est Mermet, il bosse à la radio publique, il doit avoir raison.  Puis, les effectifs ont fondu comme un sorbet coco à la plage un dimanche. Pour en arriver finalement à ces quatre irréductibles...  Mais j’ai appris aussi que, comme chez les Objecteurs de Croissance, et sans doute comme dans toutes les organisations alternatives, certains membres avaient tenté de profiter du mouvement pour acquérir une notoriété personnelle... Pas joli joli tout ça. 
Ceci-dit, je suis ravi lorsque, un jus d’orange-pays et quelques minutes plus tard nous rejoignent quatre autres personnes, deux hommes et deux femmes, dont une fort séduisante prof d’histoire, tous aussi blancs que moi voire plus... Nous voilà donc neuf sympathiques AMG, dont la moitié issus de... l’éducation nationale, sans blague, et tous blancs sauf une, métisse, qui s’avère en fait être Vénézuélienne, et sauf moi, mais ça ne se voit pas trop à l’image. Le débat du jour : la centralité du travail... Très instructif.  Lorsque je me présente en tant que sympathisant des objecteurs de croissance, l’accueil est plutôt chaleureux. Le sujet est même abordé à plusieurs reprises pendant le débats  et  quelques participants viendront même me tenir la jambe (ti-punch aidant) par la suite pour approfondir le sujet.
Encourageant à première vue, sauf que... ça reste une bande de blancs ! Et n’imagine même pas intéresser un antillais sur le sujet si c'est un blanc qui parle...
En fait, on se retrouve face à un dilemne : la meilleure façon de rassembler du monde autour de l’idée de décroissance serait de voir dans le milieu métro, où ils seront clairement plus réceptif. Sauf que plus y’aura de métro à l’initial du mouvement, plus le mouvement sera stigmatisé comme un mouvement de “blancs” et après tu peux oublier d'y intéresser qui que ce soit en dehors de ce cercle, sauf des gens vraiment ouverts d'esprit, mais c'est pas la spécialité du coin. T'auras beau être super informé sur le sujet, si t'es noir, tu viendras jamais t'incruster dans un groupe de dix ou vingt blancs. ça me parait improbable. Mais j'espère me tromper.
La seule solution serait d’impliquer des antillais dès maintenant, c’est à dire à l’origine du mouvement local, et tant qu'on n'est pas trop de blancs. Mais de mon point de vue, c’est vraiment mission impossible... Ici, les enjeux fondamentaux sont liés à l’exploitation, à la négritude, à l'esclavage et au colonialisme. Tous les militants du coin se battent sur ces fronts là. Et ça demande déjà un temps fou. Alors de là à s'attaquer à des sujets plus "universels"... Disons qu'ils n'ont ni l'envie, ni le temps. Leur survie passe d'abord par résoudre la ségrégation et l'injustice raciale. J’ai comme l’impression qu'aucun enjeu universel ne pourra être abordé sans que ces problèmes là ne soient résolus, et on en est vraiment loin. Le seul axe d’approche est de lier les problématiques locales d'exploitation à des problématiques plus universelles. Mais encore une fois, seul un penseur noir peut faire cela. Si c’est un blanc, il sera accusé de vouloir minimiser les problématiques locales et de vouloir interdire au noirs le progrès et le confort de la modernité... Toujours la même rengaine quoi.
Mais ça reste mon point de vue actuel. Je poursuis mon enquête pour y voir plus clair... hum, sans jeux de mots, promis.

Après le débat, on sert le ti-punch. A midi oui.  Et alors ? ça te pose un problème, métropolitain ?! J’avais même oublié qu’ici quand tu commandes un ti-punch, on t’ammène le citron, le sucre, la bouteille et tu te sers. En gros tu prends le ti-punch à ta dose habituelle, on te fait confiance pour ne pas te resservir abusivement. Prix : 2euros. Si si, tu as bien lu, lecteur.  Bref, un matinée plutôt sympathique, où l’on se rend compte que l’objection de croissance est arrivée jusqu'ici... mais vu tous les 4x4 en circulation ça va vraiment pas être simple cette histoire...