"Non, à Saint-Martin".

Merde, c'est raté, ils s’arrêtent à l’escale. Pourtant ils étaient parfaits eux, typiquement le genre qui accepteraient de filer un coup de main à un pauvre type en galère comme moi. Je regarde derrière moi, une vieille dame avec 3 valises : même pas la peine d’essayer. Et le reste des passagers est à l'avenant.

La file avance lentement, je suis à cours d'idées. J'entends alors la jeune femme au comptoir lancer à un client "De toutes façons, on ne prend pas plus de 3 bagages maintenant, c'est la règle". Je regarde dépité mon caddy qui déborde avec ses 7 sacs agglutinés : ça passera pas, c'est sûr. Dernière chance, la vieille dame derrière moi a été remplacé par une femme, certes classique, mais avec une unique valise. C'est ma chance. Je m'approche, et de ma voix la plus suave et implorante je lui murmure "Dites, madame, j'ai peur d'avoir un gros surplus. Vous voudriez pas me prendre une...". Elle ne me laisse pas terminer : "Ah, non, non, non." et elle tourne la tête pour m'éviter. Dix années de plan vigi-pirates auront eu leur effet sur la française moyenne, je me dis. Mais à bien y réfléchir, je ressemble plus à une dealer de drogue qu'à un terroriste afghan. Quoiqu'un peu des deux en fait...

Il me reste plus qu'à séduire la jeune femme du comptoir Corsair. J'arrive à sa hauteur, je lui fais un grand sourire embêté. A son visage désespérément professionnel, je vois tout de suite que la carte séduction ne va pas marcher... Je tente tout de même de lui expliquer mon cas : retour au pays, vingt ans d'absence, à peine quelques vêtements de rien du tout, mon matériel vidéo hyper fragile, jamais entendu parler de la règle des 3 bagages...blah, blah... Bref, elle s'en fout. On pèse les bagages une à une. Total : 76Kilos ! Contre 40 tolérés. Je suis mort. Après quelques secondes interminables, elle m'annonce le verdict : 540euros ! Et en plus je dois abandonner un sac... Je m'insurge vertement :

"Quoi? Comment ça? Mais je croyais que c'était 15euros par valise supplémentaire!";

"Ah, non monsieur, vous avez mal lu, c'est 15euros par kilos supplémentaire". Oups, erreur d'Abel en votre faveur!

"Mais alors je fais comment moi ?"

"Ben vous laissez des valises ici".

Je tergiverse, je me lamente, je m'effondre, ça dure des plombes, et y'a encore dix personnes après moi qui s'impatientent. Je me retourne vers la dame-à-une-seule-valise derrière moi avec des yeux qui disent "Si tu veux passer un jour, tu ferais mieux de me prendre une valise toi", mais elle reste de glace. Finalement, l'hôtesse m'indique que je peux tenter de passer par le "frêt" mais faut que je me magne parce que l'embarquement est dans 1h30. Elle pouvait pas le dire avant, bordel ?? Je lui laisse donc deux bagages au hasard, ça fait pile 39kilos, et je cours avec le reste des sacs, plus que 5, rejoindre Swan et Flo: "Urgence, faut qu'on file au frêt!". On reconnaît les bons amis à leur capacité à réagir à l'urgence sans poser de questions. Swan m'en pose dix: "Mais pourquoi ?", "T'es sûr que c'est la seule solution?", "T'aurais peut-être dut y penser avant non ?", "Et c'est où le frêt?"...

Evidemment, le "frêt" c'est à l'autre bout d'Orly! Hop, on saute dans la caisse et... Euh, non, en fait, d'abord on slalome comme on peut entre ces abrutis de voyageurs qui se croient chez eux dans le hall A, puis on attend l'ascenceur au moins 78 longues secondes, on laisse descendre les trois familles au sourire débiles qui prennent tout leur temps (ils ont des têtes à être en avance de trois heures ceux-là), on s'enfonce dans la cage, on appuie sur le bouton parking, on attend au moins 14secondes que ça ferme, on arrive au -1, on fait encore la queue pour payer, on court dans le allées glissantes, on recharge la voiture, on envoie le chariot valdinguer et on crisse les pneus pour sortir de ce putain de labyrinthe.

Ouf, on est dehors. On suit le panneau jaune avec écrit "Zone de Frêt" dessus. Jusqu'ici ça se présente bien, tout droit puis à gauche, puis tout au fond, comme l’a indiqué l’hôtesse... Mais on finit par arriver dans une impasse qui ressemble plus à une zone industrielle à l'abandon qu'à une zone commerciale. Le gros panneau vert "Accueil" nous envoie sur... une sorte de décharge de conteneurs rouillés. On finit par trouver un bâtiment raisonnable, on frappe partout aux fenêtres, aux portes, mais y'a personne. D'ailleurs, y'a pas une seule voiture sur le parking. "C'est peut-être parce qu'on est dimanche" nous crie Flo de la voiture... Hum. No comment, Swan et moi on accepte l'évidence sans dire mot et on revient sur nos pas.

Allez, inutile de s’entêter, on laisse tomber, j'abandonne mes deux valises à Paris, qu'importe ce qu'il y a dedans, faut vraiment que j'aille embarquer là.

Flo nous ramène au hall A en moins de deux comme si elle avait maté une redif de Bullit la veille... Une bise chacun, même pas le temps de verser une larme et hop, je vole, avec un sac sur le dos, un sac dans chaque main un petit dernier en bandouillère. Tout le monde doit croire que j'ai dut oublié d'enregistrer mes bagages...

J'arrive au début de la queue et j'entends une voix au micro qui annonce : "En raison de l'affluence exceptionnelle, veuillez prévoir 1h30 d'attente à l'embarquement." Tiens, ça tombe mal, il me reste à peine 40 minutes avant le décollage. Note pour plus tard : ne plus jamais prendre l'avion le dimanche. (Note pour les amis décroissants : ne plus jamais prendre l'avion tout court.)

Je m'engage donc dans la queue composées majoritairement de groupes de vieux touristes en partance pour Le Caire ou Marrakech. Ils sont tout sourire, sereins, contents de partir. Moi je suis complètement stressé, en speed, et transpirant sous les bras chargés comme un mulet. Ça avance tout de même, mais c'est long. Pour ceux qui prennent rarement l'avion, notez qu'il y a désormais trois grandes "étapes" de queue dans les aéroports de Paris : la queue du contrôle des billets, la queue du contrôle des passeports, et la queue du contrôle des bagages. Vous avez dit société sécuritaire ? Et c'est sans compter la queue de l'enregistrement et celle pour monter dans l'avion. Entre chaque queue, un étage ou un couloir, de sorte que chaque nouvelle queue est comme une heureuse surprise pour le passager hyper-préssé que je suis...

Dans la queue du contrôle des passeports, un couple de gros cons commentent à haute voix leur indignation de voir un type embarquer avec quatre bagages à main, pas moins. "Deux passe encore, mais quatre. Y'a vraiment des gens qui se croient tout permis." J'ai pas le courage de les injurier. Mais je suis compréhensif, ça doit pas être facile tous les jours d'avoir eu des parents collabo.

Heureusement, une file s'ouvre à gauche, je double au moins vingt personnes d'un coup. J'imagine les remarques acerbes des gros cons.

Mais c'est pas fini, je fais moins de cinq mètre pour me retrouver engagé dans la troisième queue, encore plus longue : celle du contrôle des bagages. De l'autre côté de la foule, j'entrevois une rangée d'environ quinze plateaux de fouille, alignés comme les caisses d'un « Supermarché de la sécurité anti-terroriste ». Une unique file en accordéon mène au bout de la rangée de caisses où un héraut en uniforme bleu égrenne des numéros à haute voix : "Cinq", "Quatorze", "Six", "Deux", indiquant ainsi à chaque passager la caisse où il doit se rendre. Par moment, il affirme son autorité d'une dérisoire main tendue signifiant au prochain voyageur d'attendre une moment le temps que les plateaux se désengorgent. Pendant toute la durée de la queue, je m'attends à tout moment à ce que quelqu'un, je ne sais pas moi, un agent en civil par exemple, me demande d'abandonner un de mes sacs. Je guette les autres passagers pour voir si j'ai pas un collègue mulet parmi eux, ça me rassurerait, mais non, ils ont tous soit le petit sac-à-dos Quechua, soit la petite besace en cuir qui va bien ou le sac-à-main Xuly Bêt... Je suis complètement parano, j'ai l'impression que tout le monde me juge du regard : "Oh là là, il est fou lui, il va se faire chopper."

Le héraut m'indique la caisse n°5, je m'exécute sans broncher. J'arrive tout transpirant au contrôle. Le type me regarde, puis regarde mes sacs.

"Vous êtes journaliste, c'est ça ?".

Je bredouille : "Oui, enfin, non, mais presque"

"Déballez tout le matériel électronique s'il vous plait"

Argh ! La misère ! ça va prendre la journée. Surtout le sac où j'ai mis tous mes câbles en vrac... Je déballe tout, ça me prend trois minutes en fait. Et toujours aucun agent pour remarquer le nombre de sacs que je porte à moi tout seul... Je passe le portique électronique. Le type ne dit rien. Je récupère mes affaires à la sortie, je remballe tout. Toujours rien, aucune remarque, même pas un regard en biais. Je suis passé !!! Victoire sur les gros cons !! J'ai passé le contrôle avec quatre sacs !! Contre un seul autorisé officiellement. Abel : 1. Gros cons : 0

Mais ne nous attardons pas trop tout de même, j'entends déjà la voix dans le micro qui précise à ceux que ça intéressent que c'est le "Dernier appel pour le Vol Corsaire 876 à direction de Pointe-à-Pitre". Je panique pas, mais je m'active quand même. Le temps de vérifier sur l'écran le numéro du quai d'embarquement... C'est le 26. ça aurait put être le 5, ou même le 12, j'aurais rien dit. Mais non, c'est le quai n°26, le dernier, à l'autre bout de l'aéroport. Je lâche un gros : "Putain de merde".

C'est le moment de courir. Entre les flâneurs, les amateurs de duty-free et les voyageurs qui débarquent tranquilles, je file avec mes sacs de merde qu'à cet instant précis je déteste. Je croise un stewart de Corsair qui cherche justement les derniers passagers du vol. Je dis "Moi, moi!", dans l'espoir qu'il ait peut-être une petite fourgonnette électrique pour nous amener jusqu'au bout du bâtiment. Il me répond "Et ben dépêchez-vous, vous êtes en retard". Merci du tuyau mon gars ! J’accélère.

Finalement j'arrive au quai en question. Je tends, victorieux, ma carte d'embarquement à l'hôtesse, puis je traverse la passerelle, soulagé mais toujours un peu tendu. Arrivé dans l'avion, je pose mes sacs devant l'hôtesse pour reprendre mon souffle. Elle me regarde avec ce qui ressemble à une once de pitié (pour autant qu'une hôtesse de l'air de classe Alizée puisse connaître ce sentiment) : "Ne vous réjouissez pas trop vite, votre place est tout au bout de l'appareil." Putain mais c'est vraiment pas ma veine aujourd'hui. Je traverse donc tout l'avion en crabe avec mes sacs énormes, en bousculant la moitié des passagers. Et généralement les antillais savent bien te faire sentir quand tu les déranges... Aaah, y’a pas de doute, ça y'est, je me sens déjà chez moi!

Coup de pot, les trois places à côté de moi sont vides, et la place de l'autre côté du couloir est prise par une jolie jeune fille. Finalement, ça pourrait bien se terminer, tout ça. Je trouve une place dans les casiers à droite à gauche pour installer mes sacs, puis m'enfonce au fond de mon siège pour tenter de faire redescendre la tension. Pas évident. Le coup des deux bagages restées à Paris me met en rogne, d'autant que j'ai une idée plutôt floue de leur contenu. Mes chemises à fleur ? Mes shorts ? Mes tongs ? ou pire, tous mes caleçons ? La perte peut s'avérer très ennuyeuse à court terme ! Il me faudra quelques heures pour accepter qu'en fait on s’en fout de tout ça, ce ne sont que des objets. En Guadeloupe, un short et un tee-shirt et on vit déjà très bien…

L'avion décolle finalement avec 40 minutes de retard. J'étais loin d'être le dernier passager (pour une fois). Je suis encore dans un état de colère vague et indéfinie, même si les sourires de ma voisine contribuent à me remonter le moral.

A peine une heure de vol, et le repas est servi. A vue d'oeil c'est dégueulasse, mais j'ai faim, et j'ai rien pensé à prendre dans mon sac, heureusement pour lui d'ailleurs. J'ouvre la tablette sur le siège devant moi mais le bras droit du mécanisme est cassé. Je pose mon repas en équilibre sur l'accoudoir pour essayer de réparer ça tandis que je réponds au stewart qui me presse pour savoir ce que je bois. Je lui demande un coca, il me tend un verre de pepsi, au lieu d'une mini-canette comme je les aime bien (mais c'est finit l'époque où je prenais Air France pour voyager...). Toujours impossible d'arranger la tablette, je pose donc mon verre de pepsi, et j'ouvre la tablette du siège d'à côté... et vlan, le verre entier de pepsi s'étale sur mon treillis et une partie de ma chemise. Je regarde en une seconde le tissu boire goulûment le liquide marron. Je suis trempé, exactement comme si je m'étais pissé dessus. Les vieux cauchemards d'enfant me reviennent à l'esprit. Autour de moi, tout le monde est affairé à servir ou à être servi. Ma voisine est la seule à avoir été témoin de l'accident. Elle me regarde avec pitié et une pointe d'amusement. Le pire des regards…

A cet instant je suis hors de moi. J'attrape le stewart pour qu'il fasse quelque chose, après tout c'est sa tablette de merde qui était cassée et c'est son putain de pepsi qui m'a trempé. Il court en cabine pour me ramener... une pile de serviettes en papier, puis il se remet au service. J'ai compris. Je suis tout seul sur ce coup. J'ai du mal à y croire, ce genre de truc ne m'arrive jamais. Et bien sûr, pas un seul pantalon de rechange en vue : dans mes sacs, y'a des caméras vidéos, des micros hyper-sensibles, des câbles à la con, mais pas de putain de pantalon de rechange. Je m’imagine déjà passer toute la durée du vol, près de dix heures avec l’escale, le cul trempé. Je suis vraiment dépité, je me sens au bout du rouleau, la fatigue suite à mes deux heures de sommeil de la nuit, le stress de l'embarquement, la perte de mes valises, c'est trop pour moi, je flanche, ma tête s'affaisse, le front au creux de ma main, j'abandonne... Je veux disparaître très très loin...

Oh, puis non. Je me retourne vers ma voisine, et lui lance "Retourne toi, je vais me déshabiller". Elle sourit.

J'enlève mon pantalon trempé, puis ma chemise sous laquelle j'ai heureusement l'habitude de porter un tee-shirt.

J'étale le tout sur les sièges à mes côtés, histoire de faire sécher. L'air des avions est très sec, ça devrait marcher.

Je m'enveloppe ensuite de mon écharpe rouge que je me souviens avoir choisi expressément de la largeur d'un châle, justement au cas où.

Et me voilà presque à poil (pour les standards en vol), vêtu d'un simple paréo rouge et d'un tee-shirt noir, assis en tailleur au centre d'une rangée de sièges vides, en train de lire "La Décroissance"... L'image est cocasse. Je me tourne vers ma voisine pour lui indiquer d'un sourire qu'elle peut désormais se retourner. Mais ça fait bien longtemps qu'elle m'observe, et aucune pitié dans son regard cette fois, je la sens plutôt charmée : en quelques secondes je suis devenu à ses yeux le type de la laverie dans la pub Levi's, les abdo en moins...

Mon ego est quelque peu regonflé, mais je n'ai pas retrouvé le niveau d'énergie d'avant mon départ. Pour me rassurer, j'essaye de trouver un "sens" à tout ça. C'est plus fort que moi, je n'aime pas l'injustice du hasard. Et je veux me convaincre que tout cela n'est pas le signe d'un choix erroné de ma part de vouloir rentrer aux Antilles. Alors je me dis qu'en fait, Paris a les boules de me voir partir, du coup elle fait tout pour me mettre des batôns dans les roues, une dernière fois, pour la forme. C'est de bonne guerre. Je ne lui en veux pas, je garde confiance.

Cinq heures et deux films français débiles plus tard, mon pantalon est sec. A peine le temps de me rhabiller qu'on est déjà sous le ciel bleu Klein de Pointe-à-Pitre en fin d'après-midi. En débarquant, j'ose enfin adresser la parole à ma voisine. J'apprends qu'elle aussi vient passer son chômage en Guadeloupe... Je lui réponds : "Sans blague, moi aussi, c'est diiinnngue !". Mais ce sera mon dernier mot car je finis par la perdre dans la foule et on ne se reverra plus...

Dans le hall d'arrivée, je suis ravi de renouer avec un bon vieux chariot, tout rouillé qu'il soit. J'y pose mon barda et part à la recherche d'une place près du tapis roulant. Tout va bien, je me roule une clope en prévision de ma sortie imminente, j'aperçois ma mère sur la passerelle d'accueil. On se fait des signes qui veulent rien dire, mais on se comprend.

Vingt minutes plus tard, ma première valise apparaît, suivie de la seconde, celle qui pèse 29Kilos à elle toute seule. Je pose tout ça sur le chariot, me dirige nonchalamment vers la sortie, espérant secrètement retrouver ma voisine dehors. Plus qu'un mètre et je passe la porte. J'aperçois déjà les visages impatients de parents ou d'amis de mes compagnons de route, lorsque, sortie de nulle part, une douanière m'interpelle sans ménagement.

"Monsieur, monsieur, par ici s'il vous plait. Vous avez quelque chose à déclarer ?"

Sans réfléchir, je lui réponds que non, je vois pas trop. Elle regarde mes sacs et me demande ce qu'il y a dedans. Je lui précise qu’il s’agit de matériel vidéo, rien de plus.

"Oula, on va aller s'installer dans la pièce et vous allez me montrer tout ça, hein. Suivez-moi."

Pas de souci, je ne suis pas difficile, je la suis dans une pièce à cet effet, où je rentre avec mon chariot. Une collègue tout aussi « charmante » que la première, nous rejoint.

"Bon alors, on va regarder tout ça. Vous allez m'ouvrir tous les sacs, un par un."

"Quoi ? Vous rigolez, y'en a pour toute la nuit."

"Ben on prendra toute la nuit s'il le faut, allez, commencez par la valise"

Je pose ma valise en carton sur la table, je l'ouvre des deux clics à l'ancienne, et, hop, magique, une magnifique boîte toute neuve y est confortablement installée, attendant juste la douane pour révéler toute sa richesse. Effectivement, je venais d'acheter une "cage à vent", c'est à dire une espèce de grosse saucisse en plastique qui permet de faire des prises de son même en plein vent. Pas moyen de lui faire croire qu'elle était d'occaz celle-là. Je sens le sourire qui peine à s'esquisser sur son visage de vicieuse. Elle me pose les questions d'usage, en alternance avec sa copine.

"C'est quoi ça?"

"C'est neuf?"

"Ça coûte combien?"

"Vous avez une facture?"

J'ai tellement l'habitude de passer la douane d'ici sans problème que je ne me méfie pas. A vrai dire je ne connais même pas les lois, alors même que ma famille est transitaire en douane... La honte. Dans mon monde idéal, un pauvre type hirsute qui rentre chez lui pour créer sa petite boîte solo et faire des films locaux, envers et contre toute probabilité de réussite, ben on lui doit un minimum de respect. Même qu'on l'accueille les bras ouverts, avec l'espoir qu'il fasse peut-être quelque chose d'utile pour le pays. Qui sait, peut-être même dépensera t’il le pactole de sa prime de licenciement sur place, hé... "Entrez, entrez, Monsieur Bichara, vous êtes ici chez vous!" Voilà ce qu'elles auraient dû me dire les deux pouffiasses de mes deux. Au lieu de ça, quand je précise mon nom, l'une d'elles se tourne vers moi le regard perçant, et répète "Ah, Bichara...". Sous-entendu : "Je connais ce nom là, encore un riche héritier d'une famille de profiteurs libanais...". J'aurais dû m'en douter: on n'échappe pas à sa lignée simplement en passant vingt ans en métropole. Ce serait trop facile.

Ma naïveté légendaire associée à mon incapacité à contredire l'autorité (j'en parlerais à mon psy d'ailleurs...), fait que je retrouve la facture de l'objet suspect au fond d'une chemise en plastique. Elle aurait pu être dans un de mes sacs abandonnée à Paris. Non, elle est bien là, dans mon sac à dos, prête à se faire remettre de mes propres mains de traître.

La bonne idée, c'est que sur cette facture, il y avait également une autre accessoire et le sac-à-dos spécial pour ma caméra, qui coûte un bras dois-je le préciser.

Pour les filles c'est le pactole. Je leur demande si ça pose souci. Elle me rassure en me précisant qu'il y a un franchise de 800euros donc ça va... Mais j'avais eu le malheur de leur dire que tout ça, c'était le matos de mon entreprise individuelle. Le temps de la réflexion et l’une d’elles se ravise : "Mais pour vous ça ne s'applique pas puisque c'est pour votre entreprise". La salope. Je la hais. J'essaye de lui demander à combien peut bien se monter la taxe, mais elle refuse de me répondre et m'invite, si on peut dire, à ouvrir mes autres sacs.

Je range donc comme je peux ma valise, que je referme de force. Je sors mon sac caméra, mais là mon matos est visiblement trop vieux pour être éligible à la taxe. Malgré cela, la copine vicelarde essaye tout de même de me piéger "Et ça, ça sent le neuf dites-moi!?". Oui, bien sûr cocotte, essaye encore.

C'est le tour du gros sac : 29kilo de bouquins et de fringues, dont quelques caleçons sales. La fureteuse enfile ses gants de plastiques, le genre de gant avec lesquels on fait les toucher rectals. Je serre les fesses, mais c'était une fausse alerte : elle se lance dans une fouille complète de mon sac. Elle feuillette tous les livres, tâte mes chaussettes roulées en boule, ouvre tous les tubes de ma trousse de toilette... Pendant ce temps, elle me pose des questions sur mes habitudes de consommation... de drogue!

De fraudeur, je suis désormais passé dealer de dope. Imagine un peu le gars qui, non content d'essayer de faire passer du matériel vidéo en contrebande, s’amuse à transporter en plus une cargaison de coke sur lui pour arrondir les fins de mois et fournir en rails les fêtes de fin de tournage... Faudrait être con.

Mais il s'avère qu'elle me croit encore plus con que ça... En fouillant ma blague à tabac, elle me demande, tout à fait sérieusement :

"Vous avez de l'herbe sur vous?". J'éclate de rire, intérieurement du moins.

"Euh, la réponse est non, faudrait vraiment être... pas très malin... pour ramener de l'herbe... DE la métropole, non?".

Elle fait semblant de ne pas percevoir la stupidité de sa question, puis elle se rattrappe : "De la résine alors?"

"Pardon ? De quoi ?"

"De la résine de cannabis ?"

"Ah, du shit! Non, pas de ça non plus."

"Vous fumez?"

"Oh, plus depuis longtemps."

"Alors vous avouez que vous avez fumé ?"

"Quand j'étais jeune, oui."

"Et c'était quand votre dernier joint?"

A l'intérieur je pense :"Samedi dernier, chez Swan", mais en vérité je répond sans éclat "Y'a plus de dix ans". On n'est jamais assez prudent.

A ce moment là, elle tombe sur mes cachets d'aspirine, que j'ai l'habitude de mettre dans une boîte de pellicule photo pour faciliter le transport.

"Et c'est quoi ça monsieur."

"Des aspirines"

"Ça ressemble pas à des aspirines."

"C'est marqué dessus pourtant."

"Et celui-là, le gros, c'est quoi?"

"Euh, sans doute un efferalgant 500mg"

"Non, impossible, les efferalgants n'ont jamais cette forme"

Ok, c'est bon, j'abandonne, espèce de charognarde. Continue de jouer toute seule.

Une fois déballés, fouillés, puis remballés la totalité de mes sacs, c'est à dire au bout de quarante minutes, les deux gendarmettes m'escortent vers un second bureau. Je suis bon pour passer à la caisse. Là, elles me font patienter quelques minutes, non sans en profiter pour me faire un fouille corporelle, par un mec cette fois. Rien dans les chaussettes non plus.

Puis entre un grand type, un cowboy à l'allure plutôt sympathique au premier abord. Je dis bien au premier abord. Ce type, c'est le receveur de taxe. En l'occurrence, l'octroi de mer. Son boulot: calculer le montant de taxes à payer par les contrevenants, évaluer l'amende envisageable, le tout en se référant à un document de vingt pages récapitulant le taux applicables par type de produit. La difficulté majeure de ce labeur étant de retrouver la référence du produit suspect dans la longue liste fournie par la préfecture régionale puis de rentrer les chiffres et les taux dans la calculatrice pour en faire un montant en euros. Ce type est très appliqué à la tâche. Il tente d'abord de comprendre à quoi sert mon objet bizarre. De mon côté, je tente de lui expliquer. De guerre lasse, je lui résume qu'il s'agit d'un "Accessoire vidéo". Ayant des difficultés à trouver la référence dans son listing, sa collègue lui indique qu'il pourrait chercher sur l'outil informatique à cet effet, ça irait plus vite. "Tu es folle ma chère, si je cherche sur Rita, je vais lui casser les reins au pauvre monsieur, les taux sont toujours plus élevés que sur le listing". Il essaye de me dire qu'il me fait une fleur, mais je pense plutôt que c'est loin d'être un as en bureautique...

A plusieurs reprises, ils me font sortir du bureau pour discuter entre eux à mon sujet. De quoi ? Aucune idée. Il finit par rédiger le procès-verbal et l'amande, pour lesquels il me demande mon adresse. En dernier espoir, j'indique alors l'adresse de mon oncle Louis Collomb, notable du coin, qui a plutôt le bras long, espérant à moitié que le type ravale alors sa salive, de travers de préférence, et se lève pour s'excuser platement de m'avoir importuné, pour finir par m'inviter à passer le bonjour à Mônsieur Collomb... Au lieu de ça, il bute sur son nom : "Deux L ? Avec un B à la fin? ". C'en est fini. C'était ma dernière carte. Si ce type ne connaît même pas Loulou (le petit nom de mon oncle), alors je suis bon pour payer.

Mais à cet instant je ne sais toujours pas le montant de mon "délit". Le type a l'air plutôt sympa dans l’ensemble, et il a semblé dire qu'il va me faire une fleur, je devrais m'en tirer pour pas trop cher. J'attends une plombe dehors, avant que la pétasse du début me rappelle sèchement. Je me pose devant le comptoir en attendant que le gars me donne un prix...

"Bon alors, pour l'octroi de mer, vous êtes à 25% + 2,5%, donc ça va vous faire un total de 165euros, plussss... 150euros d'amende.".

Soit 315euros. La moitié du cout TTC du matériel incriminé !! Je regarde le type sans dire un mot, les yeux m'en sortent des orbites.

"Vous rigolez là?"

"Non monsieur, si je voulais rigoler, vous en seriez pas là"

"Mais vous vous rendez compte que c'est la moitié du prix du matériel?"

"Vous voulez que je vous taxe aussi sur votre caméra ? Et tout le reste de votre matériel ? Parce qu'on peut faire ça aussi. "

"Vous pourriez au moins enlever le sac-à-dos du calcul. Vous taxez tous les gens qui ont un sac-à-dos neuf ??"

"Ecoutez, vous vous en tirez bien, ça pourrait être vraiment pire."

50% de taxation et je m'en tire bien!? Ce type se fout de ma gueule.

"Soit vous réglez maintenant et vous pouvez partir avec votre matériel, soit on vous confisque les biens et vous avez une semaine pour régler la somme."

"Quoi? Vous voulez dire qu'il faut que je vide tout mon matos pour vous laisser juste le sac ? Et où est-ce que je met tout ça ?"

Pas de réponse. De toutes façon c'était pas une vraie question. Je réfléchis une minute, vénère.

"Ok, on fait comme ça, je vous laisse tout, je viendrais payer plus tard." D'ici là, Loulou sera passé par là, on sait jamais. Je commence à déballer mon sac-à-dos.

Sur ce, la pétasse lui fait un signe, il m'ordonne de sortir un instant, puis me rappelle quelques secondes plus tard.

"Ma collègue m'indique que vous avez du liquide sur vous".

Oui, la vipère avait effectivement trouvé une enveloppe de 900euros dans la poche de ma veste.

"C'est pas parce que j'ai du liquide sur moi que j'ai envie de vous payer tout de suite".

A ce moment, le cowboy lève la voix :" Vous savez qu'on peut faire une procédure pour vous intimer de payer tout de suite."

Il est visiblement énervé :"Ne croyez pas que je cherche à vous intimider, mais la loi nous autorise à vous faire régler immédiatement si vous avez le montant sur vous..." Sur ce, il s'installe sur l'ordinateur faisant mine de lancer la procédure.

Je le regarde s'exciter, moi je suis fatigué, j'en ai marre d'être là, ma mère m'attend depuis deux heures, j'abdique. Je paye comme un gros con, je signe ses putains de papiers, je les quitte en leur lançant un "J'espère vraiment ne jamais vous revoir" et je m'éloigne la queue entre les jambes. Douane : 1. Abel : -315.

Dehors, Anita m'attend encore plus en colère que moi. Elle est au téléphone avec Loulou. Pendant tout ce temps là, personne n'a daigné lui dire ce qu'il se passait. "Votre fils est majeur madame" fut la seule réponse d'une des douanières... Je dis trop rien, je suis vané, je veux juste rentrer chez moi, rien d'autre. J'ai rien demandé à personne, merde, je rentre chez moi, c'est trop demander ???

En sortant de l'aéroport, un panneau délavé accueille le voyageur émerveillé : "Bienvenue en Guadeloupe !"

EPILOGUE

On n'échappe pas si facilement à sa lignée... La preuve en est que mon oncle Loulou, qui, entre temps, à eu tous les détails de l'affaire, avait comme par hasard rendez-vous le lendemain même avec... le directeur des douanes en personne, à l'occasion d'une réunion des transitaires du département. Lui qui aime rien tant que rentrer dans le lard des fonctionnaires trop zélés, il en a profité pour lui raconter mon histoire et lui transmettre mon dossier de réclamation, devant l'oeil médusé des transitaires qui s'accordaient tous pour dire qu'il s'agissait clairement d'un abus de pouvoir.

Il s'avère que la taxation à 25% est parmi les plus élevées, et que mon matériel se range plutôt dans une catégorie taxée à 7%. Par ailleurs l'amende elle-même a été calculée pour du matériel "prohibé" et fortement taxé. D'autant que ma boîte étant domicilié en France, le matériel devait être considéré comme temporairement sur le territoire.

Bref, le cowboy l'a dans l'os. J'attends juste la confirmation du remboursement pour aller lui mettre sous le nez. Il n'y a pas de petite vengeance sur les salauds.