Le principe d'identification
Par Balou le mercredi 20 août 2008, 13:47 - Lien permanent
En entreprise, on appelle ça la “culture d’entreprise” : un salarié qui s’identifie à sa boîte est un salarié qui fera sienne les problématiques de l’entreprise, au dépend même des ses intérêts personnels. A l’échelle d’un pays, ça devient tout simplement du “nationalisme”, au sens propre du terme, sans la connotation négative qu’on attribue généralement à cette notion. Promouvoir la fibre nationale est le meilleur moyen de faire communier tout un peuple dans une direction commune et galvanisante ! Tous ensemble derrière notre armée ! Tous ensemble derrière nos athlètes ! L’heure n’est pas à la réflexion, ou à la remise en question, mais à l’encouragement. Le principe d’identification permet de faire croire à l’autre que “mes intérêts sont tes intérêts, capito ?”. En s’identifiant à une valeur symbolique supérieur, plus rarement à un personnage, on devient l’autre, on intègre donc ses enjeux et ses intérêts.
Conséquences perverses du principe d’identification : on en arrive à ressentir de la “fierté” pour des événements qui ne nous concernent absolument pas, ou pire, on en vient à considérer comme positifs des comportements pourtant totalement opposés à nos valeurs.
- En m’identifiant à ma boîte, je vais peut-être considérer comme un véritable succès une OPA hostile contre un concurrent, je vais même en ressentir un certaine fierté. Pourtant l’OPA n’en reste pas moins hostile et largement criticable d'un point de vue éthique.
- En m’identifiant à mon pays, je vais applaudir Lagardère qui vient de signer un contrat en or pour livrer... des armes de toutes sortes à une dictature avérée (ou à n’importe quelle démocratie d’ailleurs).
- De même, je vais supporter de tout mon coeur une équipe de milliardaires en short, tous passibles d’évasion fiscale caractérisée, ou alors un type que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam qui concoure pour une médaille dans une obscure discipline que je n'avais jamais entendu parlé avant l’ouverture des Jeux...
- Sans parler de la fierté absolument infondée que l'on peut ressentir lorsque, au hasard, une actrice française gagne un Oscar outre-atlantique...
Pourtant j’ai beau chercher, je ne comprend absolument pas l’intérêt pour moi ou n’importe lequel de mes concitoyens, de voir Marion Cottillard récompensée pour sa prestation, de voir la France gagner la coupe du monde, ou gagner une quelconque médaille aux jeux olympiques. Le sentiment de fierté nationale ? Mais alors je ne comprend pas sur quel fondement je peux légitimement ressentir une quelconque fierté ? Ce n’est pas moi qui court sur le terrain, je ne suis pas l’entraîneur, je ne suis pas de la famille, je ne suis même pas en train de gueuler dans les gradins ! En gros je n’ai aucune responsabilité dans la victoire. De quel droit, et dans quel intérêt, puis-je affirmer “On a gagné !” ?! Moi je n’ai rien gagné du tout, j’étais tranquillement affalé dans mon fauteuil devant la télé...
Je ne vois pas l’intérêt non plus d’être fier des entreprises françaises qui réussissent à l’international. Personnellement, je travaille dans une entreprise italienne que se fait actuellement racheter par une société française, et je peux vous assurer qu'il n'y a absolument aucune différence. Une multinationale française, américaine ou japonaise reste un multinationale, dont le seul objectif est de maximiser les profits en minimisant les coûts. Donc quel que soit l’origine, la multinationale, par nature, aura une tendance à l’exploitation des ses employés, en France ou en Chine, c’est la même chose. Quelle raison y a t'il d'être fier du succès d'une entité dont le moteur principal est le profit et dont la réussite dépend de sa capacité à exploiter ses salariés sans qu'ils s'en rendent compte ? Non, décidément, je ne vois pas.
A la rigueur, si Ghandi était français, j'aurais pu ressentir une certaine fierté de vivre dans un pays capable d'engendrer une telle personnalité. Mais ce serait tout aussi injustifié, puisque, en ce qui me concerne, je suis loin d'avoir la sagesse d'un Ghandi...
Autre exemple absurde que je connais bien : l’identification des jeunes cadres aux valeurs de l’entreprise. Alors que ces derniers sont souvent exploités en terme d’horaires, et même de salaire (comparé aux salaires des managers), il sera très difficiles de générer une quelconque mobilisation sociale pour défendre leurs droits. Car ces jeunes cadres dynamiques s’identifient à l’avance avec la “direction”, catégorie sociale dont ils savent (ils croient?) qu’ils feront partie à terme. Ils ont donc déjà intégré les valeurs de celle-ci à l’avance, acceptant donc que les intérêts de la direction sont supérieurs à leurs intérêts propres. Chez ces jeunes cadres, il y a un conflit interne permanent entre la conscience qu’ils ont des soit-disant impératifs du fonctionnement d’une entreprise (“On peut pas concrètement augmenter tout le monde !”, “Il faut que tout le monde se donne à fond pour que l’entreprise soit compétitive”...) et la conscience de leur propre situation d’exploité... Mais ne nous attardons pas sur ces cas, ce ne sont clairement pas les plus à plaindre ;o)
Mais alors pourquoi est-ce que nous tombons dans le panneau ? Pourquoi ressent-on ce besoin impérieux de s’identifier à des valeurs supérieures, à sa ville (“Allez Marseille!”), à son département (“Je suis du 93!”), à sa boîte (“Je bosse chez Microsoft”), à son pays (“Vive la France!”) ?? Et surtout : à qui profite cette tendance naturelle de l’humain ?
En fait, l’identification, si elle est clairement aliénante (elle nous oblige à intégrer des valeurs qui ne sont pas notre), elle est aussi fédératrice : on s’identifient ensemble à un unique symbole, et ça nous permet faire partie d’une même “famille”, entreprise, région, pays... Et l’ego, ça le rassure de faire partie d’un groupe, d’être dans la normalité. L’identification a aussi pour effet de nous positionner : en faisant partie de cette famille, ça sous-entend que l’autre famille, l’autre entreprise, l’autre pays... est un “ennemi”, ou tout du moins, un “adversaire”. Et avoir un adversaire permet à l’ego de se sentir vivant, de ressentir d’autant plus son identité, son individualité. L’ego a besoin de l’autre pour affermir ses contours.
A l’échelle du pays, l’ego, c’est la nation : pour affermir la conscience nationale, pour consolider les frontières, physiques et culturelles qui feront le ciment d’un pays, un gouvernement aura toujours tendance à valoriser la notion de nation. Pour cela il utilisera des subterfuges “positifs” comme la culture nationale ou le sport, qui en soit sont plutôt des valeurs sympathiques. Mais derrière cette dynamique, l’objectif sous-jacent du gouvernement, quel que soit le pays, est de pérenniser son pouvoir. Pour ce faire, il a tout intérêt à ce que chaque citoyen s’identifie non pas à l’espèce humaine, dans lequel toute entité déterminée court le risque de se diluer mécaniquement, mais au cercle plus réduit qu’est la “nation”.
Commentaires
Tu n’ abordes pas la place symbolique/inconsciente de l'image "Père" comme valeur induite par l’entreprise, le patron, le coach.
Celui qui va réprimander, encourager et donner ou reprendre la « fierté » (nourriture de l’ego).
Finalement, est-ce « je suis fier de « mon » pays/entreprise/club sportif ou soyez fier de moi puisque j’adhère aveuglement à toute vos valeurs, parce que vous me rassurez, nous allons tous ensemble vers un but commun sans réfléchir ?
Et pourquoi se comportement d’adhésion un peu stupide? Quel est l’intérêt profond ? Trouvez des héros?
Etre meilleur par effet miroir?
Tu abordes uniquement l'image "pair"...c'est voulu?
C'est vrai que je me concentre plutôt sur l'incongruité du principe d'identification que sur ses causes. C'est surtout cet engouement du moment pour les athlètes "nationaux" qui me rend perplexe. Pour sûr ça demanderait un certain approfondissement pour en définir tous les facteurs déclencheurs.
Mais on pourra en parler ce soir si tu veux ;o)
L'Homme possède certainement ce réflexe animal (ou canin si j'ose dire) consistant immanquablement à marquer son territoire, à le protéger délibérément et à faire valoir son autorité sur celui-ci. Il transporte malgré lui cette information génétique qui lui impose de revendiquer son attachement à un bout de carré de sable lui servant à déverser ses étrons dont les couleurs, formes et odeurs relèvent parfois des merveilles de la nature...
Ensuite, il faudrait revenir au temps des premiers Jeux Olympiques d'avant J.C. où l'Homme se plaisait déjà à calculer et admirer les performances des meilleurs athlètes que les Dieux avaient enfantés : les Jeux étaient nés, l'Homme, bien confortablement installé dans sa loge, s'identifiait à ces êtres mi-Homme, mi-Dieu, et flattaient son ego.
Mais les Dieux ne sont plus, remplacés par ces velus champions de la balles au pied qui ne font rien qu'à nous agresser à coup de logos publicitaires, combattant pour les supporters et la grandeur d'un bout de carré de sable.
Mais peut être Claude Halmos pourrait répondre plus en détails à question de l'ego chez notre espèce.
Dans un monde où l'individualisme devient de plus en plus marquant je pense que l'homme cherche ses vieux repères tribales comme il peut... L'homme de Cro Magnon supporte maintenant son équipe de foot avec une Kro à la main! Mais le pire c'est qu'il ressent vraiment l'appartenance à sa tribu... Je pense malheureusement que l'évolution vers une société très individualiste où chacun cherche son petit confort illusoire entrainera de plus en plus ce genre de phénomène : un contre-balancement instinctif, primaire et tout aussi illusoire vers le groupe. Après faut voir sur quel groupe on tombe...
bonjour,
comme j'aime bien tes billets je t'ai tagué
http://blog.plafonddeverre.fr/
Hi Baloo,
C'est un véritable plaisir de te lire et je m'arrêterai souvent prendre des nouvelles de ce blog avec des idées qui font agréablement echo aux miennes.
tu as d'autres posts auquels j'aurais aimé répondre mais trop de réponses tuent la réponse
Confucius disait: "Lorsque l'on se cogne la tête contre un pot et que cela sonne creux, ça n'est pas forcément le pot qui est vide"....Cette maxime s'appliquerait parfaitement à bien des individus que notre société façonne.
Je ne compte plus le nombre de fois où lorsque j'expliquais que je ne souhaitait pas être riche à millions, que travailler dans une entreprise du CAC 40 ne m'interressait pas, que trop regarder la TV c'était être passif et ne pas réfléchir au monde qui nous entoure,
que plutôt que de pleurer sur la misère du monde il valait mieux s'engager dans une asso ou un parti en bref passer dans l'action il y avait comme une terrible incompréhension, qui s'installait et c'est comme ci aux yeux des autres je devenais E.T.
Aujourd'hui avoir le vent en poupe c'est consommer, briller en société en achetant les gadgets à la mode et s'identifier au plus grand nombre.... la beauté est confondue avec luxe alors on s'aime, on se dorlote, on se regarde, on fait le beau et plus rien n'a d'importance pourvu que l'on suscite la jalousie des autres en sortant du toilletage (communément appelé coiffeur )hebdomadaire. C'est à se demander qui est qui... D'ailleurs avez-vous déjà posé la question à un de ces énergumènes? En adoptant le ton de Laurence Ferrari, en utilisant des simagrées de Carla Bruni Sarkozy et même les paroles et la chorégraphie de chansons du dernier supertube de la Star Ac (vous excuserez mon manque de culture je n'ai pas pu citer de nom) ils essaient avec une sincérité déconcertante de toucher votre coeur. Il y a carrément moyen d'avoir une reflexion poussée sur ces sujets , on en reparle;
A plus!