Par exemple :
- En m’identifiant à ma boîte, je vais peut-être considérer comme un véritable succès une OPA hostile contre un concurrent, je vais même en ressentir un certaine fierté. Pourtant l’OPA n’en reste pas moins hostile et largement criticable d'un point de vue éthique.
- En m’identifiant à mon pays, je vais applaudir Lagardère qui vient de signer un contrat en or pour livrer... des armes de toutes sortes à une dictature avérée (ou à n’importe quelle démocratie d’ailleurs).
- De même, je vais supporter de tout mon coeur une équipe de milliardaires en short, tous passibles d’évasion fiscale caractérisée, ou alors un type que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam qui concoure pour une médaille dans une obscure discipline que je n'avais jamais entendu parlé avant l’ouverture des Jeux...
- Sans parler de la fierté absolument infondée que l'on peut ressentir lorsque, au hasard, une actrice française gagne un Oscar outre-atlantique...

Pourtant j’ai beau chercher, je ne comprend absolument pas l’intérêt pour moi ou n’importe lequel de mes concitoyens, de voir Marion Cottillard récompensée pour sa prestation, de voir la France gagner la coupe du monde, ou gagner une quelconque médaille aux jeux olympiques. Le sentiment de fierté nationale ? Mais alors je ne comprend pas sur quel fondement je peux légitimement ressentir une quelconque fierté ? Ce n’est pas moi qui court sur le terrain, je ne suis pas l’entraîneur, je ne suis pas de la famille, je ne suis même pas en train de gueuler dans les gradins ! En gros je n’ai aucune responsabilité dans la victoire. De quel droit, et dans quel intérêt, puis-je affirmer “On a gagné !” ?! Moi je n’ai rien gagné du tout, j’étais tranquillement affalé dans mon fauteuil devant la télé...

Je ne vois pas l’intérêt non plus d’être fier des entreprises françaises qui réussissent à l’international. Personnellement, je travaille dans une entreprise italienne que se fait actuellement racheter par une société française, et je peux vous assurer qu'il n'y a absolument aucune différence. Une multinationale française, américaine ou japonaise reste un multinationale, dont le seul objectif est de maximiser les profits en minimisant les coûts. Donc quel que soit l’origine, la multinationale, par nature, aura une tendance à l’exploitation des ses employés, en France ou en Chine, c’est la même chose. Quelle raison y a t'il d'être fier du succès d'une entité dont le moteur principal est le profit et dont la réussite dépend de sa capacité à exploiter ses salariés sans qu'ils s'en rendent compte ? Non, décidément, je ne vois pas.

A la rigueur, si Ghandi était français, j'aurais pu ressentir une certaine fierté de vivre dans un pays capable d'engendrer une telle personnalité. Mais ce serait tout aussi injustifié, puisque, en ce qui me concerne, je suis loin d'avoir la sagesse d'un Ghandi...

Autre exemple absurde que je connais bien : l’identification des jeunes cadres aux valeurs de l’entreprise. Alors que ces derniers sont souvent exploités en terme d’horaires, et même de salaire (comparé aux salaires des managers), il sera très difficiles de générer une quelconque mobilisation sociale pour défendre leurs droits. Car ces jeunes cadres dynamiques s’identifient à l’avance avec la “direction”, catégorie sociale dont ils savent (ils croient?) qu’ils feront partie à terme. Ils ont donc déjà intégré les valeurs de celle-ci à l’avance, acceptant donc que les intérêts de la direction sont supérieurs à leurs intérêts propres. Chez ces jeunes cadres, il y a un conflit interne permanent entre la conscience qu’ils ont des soit-disant impératifs du fonctionnement d’une entreprise (“On peut pas concrètement augmenter tout le monde !”, “Il faut que tout le monde se donne à fond pour que l’entreprise soit compétitive”...) et la conscience de leur propre situation d’exploité... Mais ne nous attardons pas sur ces cas, ce ne sont clairement pas les plus à plaindre ;o)

Mais alors pourquoi est-ce que nous tombons dans le panneau ? Pourquoi ressent-on ce besoin impérieux de s’identifier à des valeurs supérieures, à sa ville (“Allez Marseille!”), à son département (“Je suis du 93!”), à sa boîte (“Je bosse chez Microsoft”), à son pays (“Vive la France!”) ?? Et surtout : à qui profite cette tendance naturelle de l’humain ?

En fait, l’identification, si elle est clairement aliénante (elle nous oblige à intégrer des valeurs qui ne sont pas notre), elle est aussi fédératrice : on s’identifient ensemble à un unique symbole, et ça nous permet faire partie d’une même “famille”, entreprise, région, pays... Et l’ego, ça le rassure de faire partie d’un groupe, d’être dans la normalité. L’identification a aussi pour effet de nous positionner : en faisant partie de cette famille, ça sous-entend que l’autre famille, l’autre entreprise, l’autre pays... est un “ennemi”, ou tout du moins, un “adversaire”. Et avoir un adversaire permet à l’ego de se sentir vivant, de ressentir d’autant plus son identité, son individualité. L’ego a besoin de l’autre pour affermir ses contours.

A l’échelle du pays, l’ego, c’est la nation : pour affermir la conscience nationale, pour consolider les frontières, physiques et culturelles qui feront le ciment d’un pays, un gouvernement aura toujours tendance à valoriser la notion de nation. Pour cela il utilisera des subterfuges “positifs” comme la culture nationale ou le sport, qui en soit sont plutôt des valeurs sympathiques. Mais derrière cette dynamique, l’objectif sous-jacent du gouvernement, quel que soit le pays, est de pérenniser son pouvoir. Pour ce faire, il a tout intérêt à ce que chaque citoyen s’identifie non pas à l’espèce humaine, dans lequel toute entité déterminée court le risque de se diluer mécaniquement, mais au cercle plus réduit qu’est la “nation”.