Le pékin moyen et les JO
Par Balou le dimanche 10 août 2008, 13:34 - Lien permanent
Incroyable commentaire sur France Inter le jour de la cérémonie d’ouverture des JO : alors que le journaliste décrit avec éloge (sur ce ton enjoué que savent prendre les commentateurs sportifs lors de grands évènements calendaires) les superbes installations sportives construites en un temps record par le gouvernement chinois, il enchaîne sans transition, en précisant, sur le même ton, que plus de cinq mille personnes ont été expulsés, soit tout un quartier populaire historique complètement rasé afin de laisser place à ce magnifique stade olympique...
On percevait certes une légère altération de l’intonation de l’animateur qui laissait comprendre aux auditeurs les plus attentifs qu’il s’agissait en fait d’un reproche. Mais la distinction était tellement subtile que je doute qu’elle ait été clairement perçue. Sur le coup, c’était plutôt comme si le journaliste énumérait avec entrain l’ensemble des caractéristiques techniques de l’évènement : “Quatre ans de travaux acharnés, cinquante mille tonnes de bétons coulés, cinq cent tonnes de gazon artificiel, et près de cinq mille habitants expulsés ! Un véritable exploit architectural !”
Après cette mention succinte de l’impact humain de l’évènement, le reportage a d’ailleurs repris son court plus classique en évoquant les superbes animations qui attendaient les spectateur de cette incroyable cérémonies d’ouverture.
Cinq mille personnes sont jetées dehors, un quartier historique (parmi d’autres) mis à terre, et sur France Inter on continue comme si de rien n’était, car la grande fête du sport vaut tous les sacrifices !!! Vous avez dit cynique ? Je n’ai pas vue la retransmission télé, mais je doute qu’ils aient été plus compatissants. Imaginez une seconde qu’on rase la Goutte d’Or à Paris ou l’Estaque à Marseille pour y construire un stade olympique à 70 euros le ticket d’entrée minimum, ça jetterait comme un froid sur les épreuves d’athlétisme, non ?
Ainsi l’élément central des équipements des jeux de 2008, le grand stade, s’est construit sur un acte symbolique fort : l’expulsion de milliers de petite gens sans droits (on parle de plus d'un million de personnes au total!). Il est beau l’esprit olympique ! Cet acte justifie à lui seul le boycott des jeux entiers, et pas seulement la cérémonie d’ouverture ! Alors, rajoutez à ça le massacre des moines tibétains et l’annihilation de la culture bouddhique, la persécution des peuples ouigours, la destruction inconsidérée des ressources et espaces naturelles, la peine de mort à échelle industrielle, les conditions de travail moyen-âgeuses, le muselement de la presse... Bref, si le gouvernement chinois, tentaculaire et incontrolable, devait par chance passer devant le Tribunal Pénal International, il serait certainement passible d’une peine cumulés de plus de 20 millions d’années de réclusion...
Qu’on soit journaliste, sportif ou spectateur, célébrer les JO de Pékin, sans rien y redire, en se focalisant sur “la fête du Sport”, c’est un peu comme aller pendre la crémaillère chez notre nouveau voisin Augusto Pinochet en lui apportant une bouteille de champagne et des fleurs...
Mais ce n’est pas la seule raison qui justifie de boycotter (ou saboter ou protester contre) les Jeux à mes yeux. En cherchant à localiser les manifs anti-JO-de-Pekin sur Internet, je suis tombé sur le site de RSF http://www.rsf.org/ qui propose de s’inscrire à une manifestation en ligne... Je passe sur le concept Cybermanifestation, qui s’inscrit à la fois dans une perspective novatrice pour renouveler les modes de militantismes, tout en étant un rien démago selon moi (faire croire aux internautes qu’on peut désormais manifester, et peut-être changer le monde, sans bouger de chez soi...). Ce qui m’a bizarrement choqué, c’est le choix des slogans que peut choisir le cybermanifestant : “Je boycotte la cérémonie d’ouverture des JO”, “Libérez les prisonniers olympiques”, “Oui au sport, non à la répression”, “Idéal olympique trahi, CIO complice”, “Pas de fête olympique sans libertés”.
Rien de bien méchant, vue comme ça, mais alors que j’essayais d’en choisir un pour compléter mon inscription (par curiosité ;o), je me suis rendu compte qu’aucun d’eux ne reflétait MA raison éventuelle de manifester.
Car ce n’est pas Pékin qui me pose un problème moral, c’est les Jeux eux-mêmes, et avec eux, notre conception biaisée de ce qu’on appelle le “sport”...
“Oui au sport, non à la répression”. Non mais sans blague, que reste-il véritablement du “Sport” dans l’organisation des JO aujourd’hui ? Je veux dire le sport du peuple, le sport qu’on pratique, pas celui qu’on regarde...
La constructions d’installation monumentales aura quel intérêt pour le petit gamin du quartier qui voudrait bien se mettre au tennis ? Combien de stades de quartier on aurait pu construire pour le prix d’un stade en forme de toile d’arraignée en titane ?
Non, les JO ne célèbrent pas le sport populaire, le sport pour tous : les JO célèbrent le “spectacle du sport”, le sport à regarder, formaté pour la télé, au sein d’installations pharaoniques, avec une cérémonie en son et lumière qui attire plus de monde que n’importe quelle discipline. Les sommes astronomiques débloqués par les gouvernements feront sans doute plus pour redorer l’image de marque comme Asics et Adidas que pour valoriser et permettre le sport pour tous.
Les JO ne célèbrent pas non plus le sport comme activité indispensable pour trouver un certain équilibre avec son corps : les JO célèbrent le sport extrême, au point de devoir dépasser ses propres limites pour gagner l’autre, au mépris de son propre équilibre.
J’exagère sans doute un peu, car on retrouve sans doute encore, dans certaines disciplines peu médiatisées (donc moins sponsorisables), un esprit bon-enfant plus simple et plus sain. Mais ce n’est certainement pas la direction générale que souhaite prendre le CIO. Ces disciplines, souvent soutenues par des personnages hors-normes qui acquièrent l’affection du public, permettent au contraire de justifier tout le système.
Car au delà du sport, c’est tout un système de valeur qui est prôné par les JO : en mettant sur un podium l’“esprit de compétition” comme valeur phare de l’humanité, les JO sont en fait à l’avant-garde du capitalisme le plus hypocrite.
En effet, sous l’égide d’une activité dont l’importance est apparemment indiscutable, le “Sport”, les JO mettent en avant un comportement idéal : l’esprit de compétition, et accessoirement l’esprit d’équipe (tiens, ça ressemble mot pour mot aux valeurs de l’entreprise moderne...).
On pourrait déjà remettre en cause la notion même de sport, qui se résume malheureusement trop souvent en occident au simple fait de “bouger son corps selon les règles spécifiques d’une discipline”. La perception holistique du sport, comme activité physique essentielle à notre l’équilibre corps-esprit, manque cruellement dans l’enseignement public de la plupart des disciplines classiques qui se focalisent principalement sur les règles du jeux, l’efficacité et surtout, la victoire. Même les arts-martiaux, lorsqu’ils deviennent des “sports” officiels, qu’ils s’organisent en fédération avec des “dan” et des tournois, et à fortiori lorsqu’ils deviennent des disciplines olympiques, perdent progressivement leur versant “spirituel” pourtant inhérant, pour devenir de simples activités physiques...
Mais revenons à l’“esprit de compétition”. Si cette notion revêt aujourd’hui une valeur positive, c’est avant tout parce qu’elle est fortement agrée et véhiculée par les leader/createurs d’opinions : les dirigeants d’entreprise, les politiques, les médias mais aussi l’éducation. Et c’est fort compréhensible puisque la compétition est le pivot central du libéralisme : la “main invisible” d’Adam Smith, le “laisser-faire, laisser-passer”, tout cela s’appuie sur la compétition comme valeur de base synonyme de justice, puisqu’elle donne sa chance à tous, sans avantager qui que ce soit. Mais cette justice est un leurre. Car, que ce soit dans le domaine du sport, comme de l’entreprise, l’esprit de compétition sert avant tout les plus forts. La grande masse des gens moyens (vous et moi, sauf si vous êtes champion de judo) en est exclue. D’où l’intérêt des puissants de ce monde de conforter cette valeur (inconsciemment, car ils baignent dedans), de la sponsoriser à outrance afin que tous s’y conforme, au même titre que les nations les plus riches tentent depuis des siècles d’imposer le “libre échange”, avatar commercial de l’esprit de compétition...
On retrouve d’ailleurs cet esprit à son paroxysme dans le dernier évènement de communication de Nike : the Human Race. http://nikeplus.nike.com/nikeplus/. Une course mondiale de 10km mettant tout le monde en concurrence, quel que soit le lieu. L’affiche fait peur : des milliers de personnes sur une ligne de départ, attendant le top, tous prêts à en découdre. Chacun pour soi, que le meilleurs gagne !
On pourra objecter que la compétition à permis, dans une certaine mesure, le développement de l’humanité. Certaines découvertes, certaines inventions n’auraient peut-être pas été faites sans cette émulation inhérente à l’être humain...
C’est vrai. Mais à quoi bon? Car en parrallèle cet état d’esprit, associé à d’autres travers de l’être humain, est aussi à l’origine de toute les guerres de ce monde. C’est une des formes de l’“esprit de compétition” qui permet aux dirigeant de galvaniser les foules pour partir au combat.
Jamais la compétition n’a servi à rendre l’homme plus sage. Il n’y a pas de “compétition” quand il s’agit d’être plus humain, plus altruiste, plus à l’écoute, d’aider les autres, ou de travailler ensemble pour améliorer le sort de tous. Bien au contraire, dans ce cas, c’est contre nous même qu’on doit se battre.
L’esprit de compétition, qu’on nous transmet déjà via le système de notation primitif de l’éducation national, parfois depuis l’école maternelle, en nous déculpabilisant de rouler pour notre gueule, nous éloigne mécaniquement de toute envie de travailler et se développer ensemble. Même dans les sports d’équipe : on y valorise soit-disant la cohésion, mais seulement dans une optique de confrontation... avec une autre équipe.
L’esprit de compétition s’appuie forcément sur notre égo, pour trouver l’énergie de dépasser l’autre. L’esprit de compétition nourrit constamment notre orgueuil et notre besoin d’être meilleur que les autres. Sans orgueil, pas de compétition. Or, à ma connaissance, l’orgueil n’a jamais été source de réussite commune, ni de relations saines avec les autres, ni encore moins de bonheur de la communauté.
Un être humble ne ressentira pas le besoin de se confronter aux autres pour gagner ou voir qui est le meilleur. Un être humble en revanche sera ravi de “jouer”, gratuitement, sans enjeux, pour la beauté du geste. C’est là la vrai signification du mot “Jeu”.
Car aujourd’hui, que reste-t’il de la notion de “Jeux” dans JO, lorsqu’il y a tant d’enjeux commerciaux, d’enjeux nationaux, lorsque tout les compétiteurs sont poussés à battre des records, lorsque la pression est si forte qu’ils se droguent pour y arriver, lorsque seul compte le nombre de médailles ammassées et non plus le plaisir qu’on a eu à participer ou à suivre les épreuves...
Commentaires
vraiment tres jolie!