De l´avarice dans les revendications sociales
Par Balou le mardi 22 juillet 2008, 19:29 - Lien permanent
Dans ma vie diurne, il se trouve que je suis en poste dans une société de télécommunication parisienne qui est sur le point de se faire avalé d´une bouchée par un gros prédateur du secteur. Inutile de préciser que cette acquisition donnera très probablement lieu à un plan de licenciement d´envergure, étant donné les multiples « doublons » de part et d´autres des équipes.
Le milieu professionnel est plutôt jeune, profil cadres high-tech pour la plupart, et je ne crois pas me tromper en disant qu´un plan social ne provoque pas le même niveau d´angoisse chez nous que dans une usine de montage de moteurs de Solex en territoire de Belfort... Bien que les profils soient divers, au global, que ce soit les informaticiens, les commerciaux ou les marketeux, la pluparts sont assez confiants dans leur capacité à trouver un emploi après, d’autant que le bassin d´emploi est plutôt bien achalandé. Il faut préciser aussi qu´un bon nombre de salariés sont là depuis plus de 5 ans, et c´est déjà une éternité dans ce milieux. Donc si on leur donne l´occasion de changer de boîte sans démissionner, ils diraient pas non... Donc j´évaluerais la peur « de perdre son emploi et de ne pas en trouver après » à 4/10 en moyenne chez nous, contre 9/10 dans l´usine Solex...
En tant que délégué du personnel, je participe depuis le début aux échanges avec les salariés concernant le projet de cession. En effet, ça fait maintenant plus de 6 mois que la cession est officiel, et depuis lors, voire même avant, nous nous battons pour négocier des garanties d´emploi avec la direction, avec le soutien très relatif des salariés, également collègues. Mais jusque là, il s´agissait de déclarations de principes, sur la sauvegarde des emplois, le timing de négociation d´un éventuel plan social, le maintien des mandats des représentants... Pas très sexy pour les salariés.
Voilà que tout d´un coup, au détour d´une négociation, apparaît le premier chiffre : 35.000 ! Salariés ? Non. 35.000 EUROS. Le plafond proposé par la direction comme indémnité de licenciement. Le bouche-à-oreille marche alors à toute vapeur. En moins de deux jours tout le monde est au courant. Une réunion est organisé par un syndicat et là, c´est la cohue : plus de monde qu´on n´en a jamais vue en AG auparavent. Et en colère avec ça : "Innacceptable !"; "C´est du vol !"; "C´est une blague ?"; "Les OS sont des vendus !"; "Bandes d´incompétents !"; Et tout ça pour un seul petit chiffre.
Donc voilà que du jour au lendemain, des cadres à haut potentiels, pour la pluparts issus de grandes écoles, ammenés à être un jour ou l´autre cadres dirigeants dans une multinationale, qui ont voté CGC à 40% (syndicats des cadres) et votent très certainement à droite depuis qu´ils sont en âge de voter, qui s´insurgent régulièrement contre ces fainéants de fonctionnaires accrochés à leurs privilèges... et bien les voilà qui se transforment en dangereux trotskystes militants bec et ongles pour une juste compensation du travail fournis pendant leur quelques années de travail pourtant déjà grassement payés. Les voilà prêts à bloquer toute négociation si la direction se refuse à offrir mieux, eux qui hier trouvaient innadmissible la prise en otages des camionneurs ou des prof qui gagnent pourtant 2 fois moins qu´eux. Les voilà prêts à sortir les banderolles rouge sur blanc pour réclamer leur indemnité de licenciement. Prêts à défiler au côté des pires extrémistes CGT de l´usine Solex... tout en les traitant de bolchéviques.
On se serait cru dans une réunion de famille procédant à la séparation des biens suite au deuil du papa millionnaire. Sauf que là, il ya avait 200 héritiers présents. Tous sur les dents, la rancoeur au bord des lèvres, prêt à tout pour défendre leur part du magot. Car dès que l´argent entre en jeux, la raison abdique : on ne pense rationnellement. Le cerveau se focalise sur une seule chose : récupérer le plus de fric possible, quitte à adapter tous nos raisonnements, notre éthique, nos valeurs pour qu´ils se conforment et justifient ce désir plus fort que tout : l´argent.
Trait commun à bon nombre d´énervés : ils dissimulent leur véritable motivation sous le vernis plus ou moins explicite de la lutte sociale...
Mais alors où étaient-ils quand il fallait défendre des valeurs, des engagements, une vision humaine du monde de l´entreprise ?
L´entreprise se comporte comme le pire des goujat : elle ment, elle triche, elle manipule... Qu´importe, on va pas changer le monde, faut faire avec. Ca devient la normalité. On laisse couler.
L´entreprise refuse de lâcher quelques billets : tous sur le pont !! On peut pas laisser passer ça !
Ce qui révolte aujourd´hui, ce n´est plus la perte des valeurs, c´est le manque à gagner. En gros : le monde est pourris, je n´arriverais jamais à le changer. Mais quitte à vivre dans un monde pourri, autant avoir le maximum de fric.
Voilà que la valeur principale qui sous-tend les actions des classes dirigeantes a été totalement intégrée par les classes moyennes, qui pourtant en critique régulièrement les abus...
Il ne faut pas faire d´idéalisme : les ouvriers de chez Solex aussi seraient prêts à se mobiliser vaille que vaille pour défendre un éventuel chèque de licenciement. Mais hormis le fait qu´ils accepteraient volontiers la moitié de ce que nos cadres seraient prêts à signer, ils ont l´excuse d´être à 9/10 sur l´échelle de l´angoisse face à la perte de leur boulot. Ça justifie qu´ils essayent de se protéger en réclamant une grosse somme... Dans le cas de nos cadres, je suis quasi certain que ce que j´ai vu s´exprimer avec le plus de véhémence auront retrouvé un boulot avant même d´avoir atteint la carence assedic. Leur indemnité viendra garnir leur bas de laine... (et inversement, c´est sans doutes ceux qui gueulent le moins qui auraient le plus de raison de gueuler...).
D´ailleurs, qu´il s´agisse du parachute dorée ou de l´indemnité de licenciement plus classique, j´avoue que je ne comprend pas la logique philosophique derrière ces « coutumes sociales » qui font aujourd´hui jurisprudence, si ce n´est à dissuader l´entreprise de licencier. Quelle justification à toucher un pactole ou un chèque de son employeur lorsque celui-ci vous licencie ? Il me semble que c´est le rôle des Assedic de s´occuper des personnes sans emploi. Ne serais-ce pas encore une façon de privatiser une action sociale qui devrait être publique ?
Lorsque je pose la question autour de moi, la réponse la plus commune est « Ben c´est normal d´être compensé lorsqu´on a travaillé longtemps dans une entreprise ». Ah bon ? Pourquoi cela ? Est-ce que vous donnez 12 mois de loyer à votre proprio quand vous déménagez ? Non, décidemment je ne perçois pas la logique. J´en perçois l´intérêt (faciliter la conversion, éviter une éventuelle chute brutale du budget du ménage...), mais pas la logique directe. Et la plupart de ceux qui réclament cette indemnité de départ sont incapable d´expliquer pourquoi ils y auraient droit, la considère comme un dut, et non simplement comme une aide pour faciliter la suite... (Idem pour les parachutes dorées, pour le coup, totalement injustifiables)
Selon moi, le combat ne se situe pas là. Lutter pour obtenir plus d´argent ne peut être qu´une manifestation explicite de l´Ego. Les représentants syndicaux et les salariés qui se réveillent lorsqu´on commence à parler gros sous invalident toute la légitimité du combat sociale, qui justement doit se détacher des valeurs des dirigeants pour imposer d´autres valeurs que l´argent : le respect, le bien-être, l´humanité... Si l´on doit faire bouger les choses il faut se battre pour une plus grande transparence des stratégies industrielles des grands groupes, pour une valorisation du travail sur le profit (une entreprise devrait être considérée comme efficace si elle procure du travail au plus de monde possible et dans les meilleures conditions, non ?), pour une meilleure communication de la part de la direction, pour une plus grande considération des employés, pour une meilleurs répartition des revenus de l´entreprise...
D´ailleurs, si nous n´étions pas tous si biaisés pas cette avarice, on ne réclamerait même plus d´augmentation de salaire. Il serait bien plus sage de se mobiliser pour la BAISSE des gros salaires... Ce serait une façon de dire : non, je ne réclame pas pour ma pomme, mais pour un rééquilibrage général des revenus. C´est ça la vraie lutte populaire, pour le profit de tous et non pour favoriser ces propres intérêts (qui se trouvent être les mêmes que quelques autres). Mais c´est là une forme de « décroissance » absolument inconcevable dans notre société de fuite en avant permanente...
Commentaires
ps : je trouve pas le flux RSS
Partir d'une critique d'une situation professionnelle pour finir sur un programme politique de la gauche, c'est de toute beauté au moment même où l'hiver s'annonce rude... Au plaisir d'en discuter.