Le progrès : à prendre ou à laisser !
Par Balou le mardi 1 juillet 2008, 22:21 - Lien permanent
Lorsqu’on a le malheur de remettre en cause les bienfaits du progrès technique dans un dîner en ville, il est très fréquent de se voir rétorquer le fatidique “Ben quoi ? Tu voudrais qu’on retourne à l’âge des cavernes, c’est ça ?”. Après quoi l’assistance se met généralement à rire grassement de l’infantilisme de celui qui a daigné critiquer la valeur la plus noble et la plus saine de l’humanité...
Bon, j’exagère un peu : ça dépend sans doute des interlocuteurs, et du milieux dans lequel on évolue à ce moment précis... Néanmoins, même chez des personnes très instruites, curieuses et ouvertes d’esprit, j’ai retrouvé cette argumentation exagérément irrationnelle pour un sujet pourtant si rationnalisable.
Prenons deux exemples de dialogues délibérément naïfs :
B - Ben quoi, tu voudrais qu’on reviennent à la machine à tisser ? Et comment tu ferais pour acheter des tee-shirt ? Pourquoi pas porter des peaux de bêtes pendant que t’y est ??!
ou encore :
A - Je n’ai pas de téléphone portable, je trouve que ça n’améliore pas la communication entre les gens...
B - Ben quoi, tu voudrais qu’on revienne au télex peut-être ? Et pourquoi pas les bonnes vieille diligences du far-west, ou les signaux de fumée tiens ?!!
(notons que les réponses apportées par B risquent d’être substantiellement différentes selon que A est une jeune hippie au pantalon barriolé ou un professeur de la Sorbonne grisonnant en costume-cravate, mais ça c’est un autre sujet...)
La plupart du temps, cette réplique est exprimée avec un mélange de mépris et de subtile raillerie :
Mépris, car celui qui remet en cause le progrès ne peut être qu’un doux rêveur dont la seule ambition dans la vie est de passer ses journées à se dorer le cul au soleil en sculptant des cendriers en noix de coco.
Mépris car cet homme n’a clairement pas intégré que le rôle de l’homme est de se développer, inventer, créer les conditions nécessaires pour l’extraire de son animalité, et d’aller toujours plus loin, vers l’infini et au-délà...
Mépris aussi face à l’irresponsabilité de celui qui n’a pas pris conscience que le progrès et la science sauvent chaque jours des milliers de vies, et nous apporte le confort qui nous permet de nous élever au delà des contingences de la nature. Il est révélateur de noter que la médecine reste l’argument préféré du défendeur à tout crin du progrès, car sauver des vies demeure un acte inattaquable et sacré...
Quant à la moquerie, elle permet tout simplement d’éluder toute remise en question de cette valeur universelle qu’est le progrès. La moquerie, comme l’indignation, permet d’occulter la réflexion rationnelle. Se moquer de l’autre, c’est en soi le discréditer face aux autres, et créer une forme d’intimidation qui rend difficile la réplique. Sauf à avoir une assurance démesurée, celui dont on se moque est touché émotionellement : il se sent rejeté, marginalisé, incompris, non-reconnu dans sa perception du monde, et parfois même infantilisé, en échos aux épisodes de ce type qu’une grande majorité des humains connaissent enfant. Dans cette situation, il répondra alors de façon émotive, avec des difficultés à rationaliser son argumentation, et donc à se faire comprendre.
Un des rôles de la raillerie dans les inter-relations sociales est de déstabiliser l’autre. Celui qui se moque le sait, quoiqu’inconsciemment. Dans notre cas, la moquerie permet donc de ne pas se lancer dans une démonstration que l’on sait perdu d’avance, de même que l’indignation permettra au croyant bien entouré de ne pas se lancer dans la démonstration de l’existence de dieux...
Car, il suffit de quatre secondes de réflexion pour démonter cette argumentation qui n’en n’est pas une, mais simplement la manifestation d’un dogme transmis par des générations de professeurs, de parents, de gouvernements, de généraux ou de chefs d’entreprise.
En effet, tout se passe comme si le progrès technique était un Pack Tout Compris : soit tu prends tout, avec tous les méfaits que ça peut apporter. Soit tu laisses tout et tu retournes à l’âge des caverne. TINA ! Comme le capitalisme selon Thatcher : Il n’y a pas d’alternative (There Is No Alternative). Essayer de doser ne fait pas partie des comportements acceptables. Pourtant, nombreuses sont les valeurs beaucoup plus importantes en soi, que l’homme se permet de doser : la bonté, la paix, l’amour de l’autre, le respect de la nature... Toutes ses valeurs, l’homme les accommode à la “réalité”, en saupoudrant un peu par-ci, un peu par-là, en fonction de ce qui l’arrange.
En revanche, la position majoritairement admise concernant le progrès technique, c’est qu’il est inconcevable de le remettre en cause, même partiellement.
Pourtant, cette valeur n’est pas inhérente à la nature humaine.
Entre autres hypothèse, elle pourrait tout à fait être le fruit d’une philosophie judéo-chrétienne qui pousserait l’homme à vouloir dépasser la nature afin de se venger d’avoir été exclu de l’Eden... (dis comme ça c’est un peu caricaturale, mais l’idée y est, même si ça laisse un peu sur sa faim...)
Par la suite, certains personnages “dominants” de l'Histoire, déjà imprégnés de cette éducation judéo-chrétienne, se seraient servies de ce prétexte pour développer une philosophie à la fois en accord avec les valeurs religieuses, tout en leur étant profitable. (là encore, le raisonnement laisse à désirer, j’avoue, mais continuons)
D’ailleurs, il suffit de se poser la question
“A qui profite le crime ?” pour percevoir que les dirigeants militaires,
économiques et politiques ont tout intérêt à adopter cette vision, dans la
mesure où elle leur est clairement favorable :
Le progrès donne l’avantage militaire.
Le progrès se monnaye.
Le progrès renforce le pouvoir de l’état.
Chacun intègrera alors individuellement cette valeur, la transmettant à ses pairs, mais également aux autres classes sociales, en tant que classe sociale de référence ou "prescriptrice" comme les nomment maintenant les instituts de sondages. Je précise qu’il ne s’agit pas là de la théorie du complot. Personne de "décide" de transmettre cette idéologie a des fins de domination du monde. C'est bien plus subtil que cela : ça s'apparente plutôt à un processus quasi-naturel de transmission de savoir et de valeurs, aussi naturel que se transmet la politesse, le racisme ou les codes vestimentaires.
Mais il faut dire que l’adulation du progrès technique se développe aussi sur un terreau fertile : le progrès procure tellement de confort à notre petite personne que l’ego finit par en nier les désagréments, les "externalités négatives" comme disait je-ne-sais-plus-qui (Pareto ?) . Le progrès est addictif dans ce sens où il satisfait un certains nombre de nos désirs primitifs, ou, bien souvent, nous évite tout simplement l’effort.
C’est tellement pratique d’avoir sa propre voiture qu’on en oublie tous les inconvénients sur notre environnement de vie et celui des autres : pollution, bruit permanent en ville, omni-présence dans notre paysage visuel, construction d’autoroutes qui défigurent les campagnes... En outre, plus personne ne remet la voiture en cause car ça voudrait dire : se remettre à marcher, prendre le vélo (et, horreur suprême, risquer de suer!), ou pire, prendre le bus ou le métro et côtoyer les voyous de la pire espèce... Personne ne remet en cause l’avion car ça voudrait dire se priver de ses deux semaines de CP à Bali, ou pour moi par exemple, de retourner voir la famille dans mes îles... Personne ne remet en cause le téléviseur LCD à 99€ ou le tee-shirt à 10€, quitte à en nier totalement les conditions de production...
Et c’est sans doute à cause de tout le confort qu’il nous procure que le progrès technique nous tient par les coucougnettes. Notre ego a bien conscience que s’il commence à remettre en cause le progrès sur la base de principes rationnels, il risquerait de se priver de voiture, de calculette, de poussette ultra-sophistiquée, de mixer, d’escaliers roulants, de micro-onde, de téléphone portable... Le simple risque de perdre tout ça le terrorise, même si ses craintes ne sont pas avérées. Du coup, il envisage le pire, comme on le fait chaque fois qu’on panique : le retour à la barbarie, au far-west, au moyen-âge, à l’âge des cavernes ! Bizarrement on ne dit jamais : “Tu voudrais revenir à l’Empire Romain ?!”, car, avec la Grèce Antique, il s'agit sans doute dans l'inconscient collectif d'un peuple hautement civilizé... qui n'avait pourtant pas le quart du dixième des moyens technologiques d'aujourd'hui. (certes ils avaient des esclaves, mais c'est un détail de l'histoire...)
Je reste persuadé que ce n’est pas l’absence de progrès qui provoque le retour de la sauvagerie, mais l’absence d’organisation, d’entraide, de respect, de structure communes. La civilisation est avant tout caractérisée par la capacité de l’homme à se rassembler et à s’organiser autour d’un objectif commun, de préférence pacifique et fédérateur. Le progrès peut soutenir cette dynamique, mais il reste à jamais une simple caisse à outil où l'homme doit piocher, pas une fin en soi. Et il est indispensable de définir lesquels des milliers d'outils à notre disposition sont véritablement utiles, au regard des conséquences que leur usage engendre.Parfois, il vaut mieux visser à la main, qu'avec une visseuse électrique...
Commentaires
je pense que cette photo te plaira
http://www.strangevehicles.com/cont...
A 143$ le barril, c'est sur, ils doivent bien rigoler!
Alors là, merci... Tout ce que j'ai dans la tete, je le retrouve là, et ca fait plaisir a voir et a lire!
(Enfin, sauf pour l'esclavage, "un détail"...)
A bientot! Helene