Et dans mon cas, c’est malheureux à dire, mais je choisis majoritairement l’image qui bouge (qui peut être indifféremment un docu, une émission plut ou moins intéressante sur le net, une fiction d’auteur ou une série débile). Il n’y a pas si longtemps de ça pourtant, à une époque ou des termes comme DVD, divx ou streaming n’étaient par encore dans le dictionnaire, j’étais un grand lecteur de livres de toutes sortes, romans, essais, nouvelles... Mais depuis la mise a disposition permanente d’une offre audiovisuelle infinie, je rogne continuellement sur mes heures de lecture pour me rabattre sur l’image.

Comme c’est le cas lors de résultats électoraux, un majorité écrasante dans un sens ou dans l’autre conduit évidemment à remettre en cause la validité du résultat ou du choix. Pourquoi l’image l’emporte t’-elle sur les mots quasi systématiquement ? C’est le cas dans ma tête à moi, mais c’est aussi le cas pour l’écrasante majorité de mes concitoyens. Une brève enquête autour de vous suffirait à vérifier que l’image animée est devenue l’activité culturelle et de divertissement la plus répandue dans le monde moderne (sauf si votre entourage est constitué d’une majorité de thésards mais ce n’est pas représentatif...). La question (et la réponses) semblent évidente, mais y répondre de façon structurée et un tant soit peu approfondie permet de dénouer certains mécanismes automatiques en jeu, dont nous ne sommes pas forcément conscients dans l’action.

Tout d’abord, il faut poser comme préalable que le cerveau, dans sa configuration d’origine (c’est a dire s’il ne s’est pas encore lui même imposé de systèmes de valeurs ou s’il n’a pas encore d’expérience positive d’une activité qui pourrait l’orienter dans une direction en particulier) aura une tendance naturelle à se diriger vers l’activité la moins fatigante, donc la moins complexe, et la plus spectaculaire. Par exemple dans mon cas, si on me donne le choix entre une pizza Quatre Saisons et un plat de haricot verts à la sauce, il y a de fortes chances que mon premier choix, celui de mon instinct primitif, me porte sur la pizza : mon palais et mon estomac appelle à la bonne grosse bouffe au goût spectaculaire, simple et rapide à avaler. Pour peu que j’ai fumé un petit pétard peu auparavant, mon cerveau embrumé, affamé et totalement insensible à l’auto-discipline ne se posera même pas la question... Mais à la réflexion, je me souviendrais peut-être que les haricots bio en sauce de ma copine sont divins, même s’ils font appel à des sensations plus subtiles, pas aussi flagrantes que la pizza. De même l’impression de satiété ne sera pas aussi imposant, mais mon corps sera pourtant bien mieux nourrit au final. Une partie de moi-même sait, à la fois par expérience, mais grâce à mon système de valeurs (par exemple “les légumes c’est mieux que la pâte à pizza”) que les haricots de ma copine sont plus appropriés. Avec le temps, cette expérience et le système de valeurs associé, seront tellement intégrés en moi que je n’aurais même plus à passer par la première réaction instinctive qui me faisait choisir la pizza majoritairement. La pizza prendra alors un place plus proportionnée dans mon alimentation. CQFD. (NB. Cette démonstration fonctionne aussi pour : les hamburgers, les kebabs, le chinois, le chawarma, la crêpe jambon-fromage-oeuf dégueulasse de la place Clichy...). Dans Mondo-Vino, Nossiter soulève la même problématique, mais entre les vins de terroir et les soit-disant grands vins californiens.

Tout ça pour dire que l’image animée (qu’on l’appelle film, vidéo, cinéma...) c’est fort, puissant, spectaculaire. Le cerveau sait qu’il va être totalement mobilisé par des formes, des couleurs et des sons en mouvement qui ne laissent la place à rien d’autre. Le spectacle est total (bien que superficiel), il mobilise les deux sens les plus importants et les plus simples : la vue et l’ouïe. Grâce à ces deux médiateurs , le récit (qu’il soit de fiction ou explicatif) est immédiatement compréhensible, sans traitement ni conversion : les images sont directement assimilables, sans forcément avoir besoin de réfléchir. Les dialogues ou les commentaires “off” de même. C’est l’effet Fast Food de l’image. On pourrait appeler ça le Fast Entertainment.

Deuxièmement, il faut signaler l’effet hypnotique que produit systématiquement un écran animé lumineux. Il n’y a qu’à passer un quart d’heure dans un café ou un restaurant dans lequel a été installé un écran plat (ça devient une obligation préfectorale semble-t’il) pour s’apercevoir de l’attraction insidieuse de l’écran sur la clientèle. Je suis particulièrement sensible à cette force quasi-magnétique donc je m’efforce soit d’éviter ces lieux, soit de faire dos au(x) téléviseur(s), quand ils ne m’encerclent pas. Mais j’ai vue des couples se placer côte-à-côte plutôt que face-à-face, dans le seul but de pouvoir regarder la télé, alors qu’il n’y avait même pas de match de foot. Des images qui bougent et qui en plus sont d’un niveau de luminosité supérieurs à leur entourage vont automatiquement attirer l’oeil du badaud. Une fois l’oeil attiré, il y a un autre effet que je n’arrive pas encore bien à cerner, qui capte le regard de façon à rendre très difficile d’en détourner les yeux. Le flux incessant d’images continue nous incite peut-être à rester pour voir quelle image va bien pouvoir suivre celle qu’on regarde à l’instant, et ainsi de suite ? Je n’en sais rien, mais un biologiste ayant étudié la paralysie du crapaud face aux phares d’une voiture aura peut-être une solution à nous apporter... Il est d’ailleurs intéressant de noter que les écrans personnels sur les longs courriers ont d’abord été testés sur les lignes à destination des DOM, afin d’assurer une meilleure “discipline” en vol : les antillais ayant la “fâcheuse” tendance à ne pas rester sagement assis sur leur siège pendant 7 heures d’affilés comme requis par la direction d’Air France...

Un troisième facteur pourrait se nommer l’effet de “mise en veille”. Face à toutes ces images “clés-en-main”, où la grande majorité de l’information est fournie gratos, sans besoin de réfléchir, d’analyser, d’imaginer quoi que ce soit, le cerveau peut se mettre en veille. Chacun à son niveau, évidemment. L’état de veille n’est pas le même lorsqu’on regarde Ardisson que lorsqu’on regarde un documentaire sur le Soudan. Le second faisant appel à la fois à un réflexion sur le monde et surtout à des émotions fortes, le premier étant tout à fait badin et inconséquent. Néanmoins, selon la nature du programme, le cerveau se met plus ou moins “en veille” et se laisse guider par la main, de façon très infantilisante finalement. Ce qui peut également expliquer l’effet hypnotique dont on parlait plus haut : un besoin universel de redevenir enfant, de se laisser guider, de lâcher-prise, dont la déresponsabilisation et l’abdication de la raison sont deux conséquences communes. Pour justifier ce moment de détente enfantin, beaucoup vont d’ailleurs invoquer leur activité dite “adulte” : travail, pression, stress donc besoin de se détendre et ne rien faire.

Enfin, de ces trois facteurs en découle un dernier (du moins dans mon analyse actuelle) : l’addiction. Le cerveau cherchera à renouveler cette expérience qui lui à plus et à qui il reconnaît un pouvoir de satisfaction d’un besoin non-assouvis. Que ce soit vrai où non, utile ou pas, en l’absence de système de valeur contraire, on de contre-expérience, il en redemandera.

Lire ne revanche, demande un implication toute autre : il faut lire des lettres et des mots qui se suivent, les comprendre et leur donner un sens. Même adulte, ça reste un processus qui demande une certaine concentration, de la réflexion. Et une fois qu’on a donné du sens aux mots, il faut soit-même créer les images qui vont avec. Imaginer la disposition d’un appartement, le caractère d’une rue, les traits d’un visage ou les formes d’une héroïne splendide décrite à travers des lettres qui se suivent sur une ligne est autrement plus compliqué que de voir Halle Berry se mouvoir de plein pieds sur un écran HD 16/9ème... Oh, ça non, lire n’est pas non plus spectaculaire à l’oeil : il s’agit le plus souvent de traits noirs sur des feuilles blanches. En soi, totalement inintéressant, sauf si l’on a appris à attribuer aux livres une valeur en tant qu’objet. Lire n’est pas non plus hypnotique. Au contraire, lire demande une “volonté” de lire, ça ne nous vient pas tout seul, il faut décider de suivre ces lettres et ces mots. On ne lit pas en ouvrant simplement les yeux, ça demande une action volontaire de notre part.

Enfin, lire est bien moins addictif (en dehors des cas où l’on lit pour s’échapper de la réalité, ce qui est un autre sujet qu’il serait intéressant d’aborder), sauf s’il s’agit d’un roman contenant du suspense. Dans la plupart des cas, le cerveau sera plutôt soulagé d’une interruption de la lecture, surtout s’il lit depuis un moment sans interruption, ça lui permettra de se reposer les neurones un instant.

Donc le choix de regarder un écran plutôt que faire autre chose, notamment que de lire, n’est pas innocent. Et même si on apprend souvent beaucoup de choses via les films ou les documentaires, il leurs manque cette activité cérébrale permanente qui consiste à décoder en permanence des signes écrits, et surtout à imaginer les images qui leurs correspondent. Et peut-être qu’en perdant ainsi petit-à-petit l’habitude d’“imaginer” les choses, on en perd en même temps notre capacité à imaginer, à inventer, voire même à envisager d’autres mondes possibles...