Procrastination militante
Par Balou le vendredi 6 juin 2008, 01:58 - Lien permanent
Avec le multiplication de la consommation culturelle, et surtout le développement du Net, s’est développé une activité qui est sans doute une des raisons pour lesquels je vois mal un nouveau mai 68 survenir prochainement : la procrastination militante.
Définissons. Procrastination : en gros, le fait de passer le temps au travers d’un tas d’activités passablement inutiles, ou improductives, afin de toujours remettre à plus tard les tâches les plus importantes, et par extension les plus chiantes. La procrastination militante consiste à passer son temps de site alternatifs à forums de discussion passionnés, en passant par les blogs activistes et leur inséparables commentaires où l’on va “nourrir le troll” sans concession. Matter un film de Naomi Klein sur Youtube, une vidéo des Yesmen, les émissions web de Arrêt sur Image, écouter les podcasts de Daniel Mermet, lire les articles d’Agoravox, du Rezo, signer une pétition, deux pétitions, trois pétitions... La liste est infinie et s’allonge chaque jour. Je sais de quoi je parle, je suis le premier à y passer des heures, à transférer à des potes quand ça vaut le coup, à en parler au café devant une quatrième bière, à m’insurger de tel ou tel évènement, à chercher tel ou tel documentaire dont on m’a dit du bien... C’est tellement gratifiant de se sentir au courant de ce qui se passe, d’avoir l’impression de penser “en dehors de la boîte”, de se dire qu’on n’est pas dupe des médias, des politiciens, des grands dirigeants : moi ils ne m’auront pas avec leur langue de bois et leur cachoteries financières, moi je sais, parce que moi au moins je m’informe.
- Bravo, c’est très bien mon petit, mais tu crois que ça va changer quoi ?
- Ben je me ferais pas avoir au moins !
- Ah bon. Cite-moi une fois où le fait de “savoir“ t’a permis de ne pas te faire avoir ?
- Ben la constitution européenne par exemple ! J’ai voté contre !
- Et du coup ils l’ont supprimé ?
- Euh, non, au final ils l’on passé quand même, mais ils ont rusé.
- Bravo, très utile.
Bref, aujourd’hui ”savoir” c’est un peu comme le bac : ça sert à rien. C’est juste un pré-requis indispensable, mais avec seulement ça en poche tu vas pas loin. Parcequ’on a beau “savoir”, ça ne nous donne pas pour autant la possibilité de s’exprimer et encore moins d’agir. Car quoi qu’on en dise, nous ne sommes qu’en démocratie indirecte, ce qui signifie que nos moyens d’expressions et d’action sont filtrés par des intermédiaires, et qu’entre la volonté du peuple et les orientations politiques, y’a tout une tas de gars qui édulcorent le message... Bref. Telles que sont faites les institutions aujourd’hui, s’informer et croire qu’on nous demanderas notre avis est un leurre. S’informer doit être le premier pas menant à l’ACTION. Cette action est néanmoins assez limitée, mais essentielle : engagement associatif, politique, manifestation publique, grèves, médiatisation, information (affichage, tractage...), “class action” du type 29mai.eu, mais aussi, mais à un degré minime, en parler autour de soi.
Pour en revenir au sujet, on peut passer un temps énorme à s’informer en croyant pourtant mener un combat politique d’envergure. Le problème c’est que tout ce temps passé, sans qu’on s’en rende forcément compte, est un temps pris sur l’action. En 68, la procrastination militante prenait la forme de lecture de Bakounine et Marx (et bien d’autre intello de gauche que je connais à peine, pardon). Autant dire qu’au bout des quelques pages à piquer du nez, on a qu’une seule envie c’est rejoindre les potes pour boire des bières et discuter d’un plan d’action. Aujourd’hui on peut y passer ses soirées entières : des centaines de vidéo en stream sur Dailymotion, des divx à télécharger gratos, la vod... On zappe, on zappe. Les oeuvres engagés sont presque devenus des divertissements : de Bowling for Colombine à Mondo Vino, c’est de la balle, on s’emmerde pas une seconde. On en ressort gonflé à bloc certes, mais le lendemain on continue, on s’achète des magazines, Marianne, Le Canard, la Décroissance, des bouquins, Storytelling, Manuel d’Autodéfense intellectuelle... L’offre est pléthorique, accessible et surtout : passionnante! On a l’impression d’être dans le vrai, de mener son combat à son échelle, de démêler les arcanes du pouvoir. Alors qu’en fait on se fait plaisir. On se flatte. On consomme de la rebellion. Ajouté à ça, les divertissements plus conventionnels (tv, dvd, pc, ciné, cp, rtt...), qui ont décuplés depuis 68, les enfants, l’achat d’un appart, la préparation du marriage (un boulot à plein temps!), les brocantes, le shopping, les fringues, les bars, les fêtes, les diners en villes... et hop, voilà, VOTRE CREDIT TEMPS EST EPUISE. Il ne vous reste plus rien pour... militer. Toute la fange de la population qui aurait dut venir en soutien des activistes engagés est maintenant trop occupée à se faire plaisir... D’ailleurs, j’ai à ce sujet une anecdote révélatrice : invités à se mobiliser pour un mouvement de grève d’une journée entière afin de sauver leurs emplois, certains de mes collègues hésitaient à participer car ils se demandaient ce qu’ils allaient bien pouvoir foutre pendant toute une journée dans la rue devant les bureaux. Ils avaient peur de s’ennuyer...
Voilà une des raisons pour lesquelles un mouvement populaire d’envergure aurait sans doute du mal à prendre en 2008 : la plupart des manifestants potentiels sont déjà pris ! Ils ont prévu d’aller à la “Brocante solidaire” ou au “Pic-Nic contre la Faim de la monde” à Boulogne... Mais ils ont laissé un mot sur le frigo : “On est de tout coeur avec vous!”... Pathétique.
Et si je m’énèrve comme ça, c’est parce que... je parle aussi de moi. D’ailleurs faut que j’y aille... c’est moi qui apporte le taboulé.
Commentaires
très interessants tes billets.
et en plus je trouve que la mise en page est superbe.
je ne vois pas la même dans les propositions gandi
cest economique et ecologique :)